« Tu es encore dans la lune. » La phrase a probablement bercé votre scolarité, et elle continue peut-être de tomber en réunion, au volant ou pendant les repas de famille. Rêvasser fait partie de ces habitudes que l'entourage classe spontanément du côté du défaut : manque de concentration, tête en l'air, distraction chronique. Dans un monde qui valorise l'attention soutenue, laisser filer son esprit passe pour une petite faute de caractère.
Or la recherche en neurosciences cognitives a renversé ce jugement depuis une quinzaine d'années. L'esprit qui vagabonde n'est pas un cerveau en panne : c'est un cerveau qui bascule sur un autre mode de fonctionnement. Et une étude d'imagerie cérébrale menée à Georgia Tech, publiée en 2017 dans la revue Neuropsychologia, a mis en évidence un lien statistique inattendu entre la propension à rêvasser et deux mesures classiques des capacités cognitives. Avec, comme toujours, des nuances qui comptent au moins autant que le titre.
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- L'habitude en question est la rêvasserie, ou vagabondage mental. Nos pensées quittent la tâche en cours près de la moitié du temps éveillé, selon une étude publiée dans Science en 2010.
- Des travaux menés à Georgia Tech en 2017 ont trouvé une corrélation positive entre la tendance à rêvasser au quotidien et les scores d'intelligence fluide et de créativité.
- Attention à la lecture : il s'agit d'une corrélation, pas d'une causalité. Et toutes les rêvasseries ne se valent pas : certaines sont un carburant, d'autres une rumination.
L'habitude que tout le monde prend pour un défaut
Commençons par mesurer le phénomène. En 2010, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, de Harvard, ont publié dans la revue Science les résultats d'une expérience menée via une application mobile qui interrogeait les participants à des moments aléatoires de leur journée. Sur environ 250 000 relevés, les personnes déclaraient penser à autre chose que ce qu'elles étaient en train de faire dans 46,9 % des cas. Près d'une minute de veille sur deux, donc, est passée ailleurs.
Un comportement aussi massif ne peut pas être un simple raté. Il correspond à l'activation d'un ensemble de régions cérébrales que l'on appelle le réseau du mode par défaut, ce circuit qui prend le relais quand nous ne sommes pas engagés dans une tâche tournée vers l'extérieur. C'est le mode dans lequel nous revisitons le passé, anticipons l'avenir, simulons des conversations à venir et fabriquons des scénarios. Loin d'être une mise en veille, c'est une activité coûteuse et organisée.
Ce qu'a mesuré l'étude de Georgia Tech
L'étude publiée en 2017 dans Neuropsychologia, dont Christine Godwin est la première autrice et à laquelle a participé le psychologue Eric Schumacher, a suivi un protocole simple. Plus d'une centaine de participants sont restés allongés dans un appareil d'IRM fonctionnelle, sans tâche particulière à accomplir, pendant que l'on enregistrait la connectivité entre leurs réseaux cérébraux au repos. En parallèle, ils passaient des tests d'intelligence fluide et de créativité, et remplissaient des questionnaires sur leur tendance à rêvasser dans la vie de tous les jours.
Les analyses ont fait apparaître des corrélations positives entre la propension déclarée à laisser filer ses pensées et ces deux dimensions, l'intelligence fluide et la créativité. L'interprétation avancée par les auteurs est celle d'une capacité disponible : lorsqu'une tâche ne mobilise pas toutes les ressources d'un cerveau qui traite l'information efficacement, le surplus se met à produire autre chose. La rêvasserie serait alors moins un échec de l'attention qu'un effet secondaire de la marge restante.
Un mot de prudence s'impose, et il vient des auteurs eux-mêmes. Une corrélation observée sur une centaine de personnes ne dit pas que rêvasser rend intelligent, ni que toute personne distraite serait un génie qui s'ignore. Elle décrit une tendance moyenne, avec d'innombrables exceptions individuelles, et elle ne détermine pas le sens de la relation.
Rêvasser n'est pas une panne d'attention : c'est le bruit que fait un cerveau qui tourne plus vite que la tâche qu'on lui donne.
Rêvasser rend-il plus créatif ? L'expérience de l'incubation
Une autre pièce du dossier vient d'une expérience publiée en 2012 dans Psychological Science par Benjamin Baird, Jonathan Schooler et leurs collègues. Les participants devaient trouver le plus grand nombre d'usages inhabituels pour des objets banals, l'exercice classique du test des usages inhabituels. Entre deux séries, on leur imposait une pause remplie de quatre façons différentes : une tâche exigeante, une tâche facile et monotone, un repos complet, ou pas de pause du tout.
Le résultat a surpris jusqu'aux auteurs. C'est la tâche facile et monotone, celle qui laisse l'esprit vagabonder le plus, qui a produit les meilleures performances sur les problèmes déjà rencontrés avant la pause. Ni le repos total ni la tâche difficile n'ont fait aussi bien. Autrement dit, la fameuse incubation créative, ce moment où la solution arrive sous la douche ou en épluchant des carottes, semble avoir besoin d'un corps occupé et d'un esprit libre.
Ce détail a une conséquence très pratique. Si vous cherchez une idée, la meilleure pause n'est pas celle passée sur un écran, qui capte l'attention, mais une occupation simple et répétitive : marcher, plier du linge, ranger, conduire sur une route connue.
Les trois visages de la rêvasserie
Il serait malhonnête de s'arrêter à la bonne nouvelle. La même étude de 2010 parue dans Science portait un titre sans ambiguïté : un esprit vagabond est un esprit malheureux. Les auteurs y montraient que les moments où les pensées partent ailleurs sont en moyenne associés à une humeur plus basse, y compris lorsque le contenu de la rêvasserie est agréable. Le vagabondage a donc un coût affectif.
La contradiction se résout dès qu'on cesse de traiter la rêvasserie comme un bloc. Dès les années 1960, le psychologue Jerome Singer avait distingué, à partir d'un long questionnaire sur la vie mentale, trois styles bien différents.
| Style de rêvasserie | Ce à quoi cela ressemble | Effet observé |
|---|---|---|
| Positive et constructive | Images vives, projets, scénarios tournés vers l'avenir, résolution de problèmes | Associée à la créativité et au plaisir de penser |
| Coupable et dysphorique | Ruminations, scènes de conflit rejouées, anticipation anxieuse | Associée à une humeur plus basse |
| Défaut de contrôle attentionnel | Incapacité à tenir un fil, pensées qui s'échappent sans direction | Gêne les tâches exigeantes et l'apprentissage |
Un quatrième cas mérite d'être connu, parce qu'il n'a rien d'anecdotique. Le psychologue Eli Somer, de l'université de Haïfa, a proposé en 2002 la notion de rêvasserie inadaptée, une activité imaginaire si envahissante qu'elle remplace les relations réelles et perturbe la vie scolaire, professionnelle ou familiale. Ce n'est pas un diagnostic reconnu dans les grandes classifications, mais deux critères font consensus dans ces travaux : la souffrance ressentie et la gêne fonctionnelle. Si votre rêvasserie coche ces deux cases, elle relève d'un accompagnement, pas d'un compliment. Cet article ne remplace pas un avis médical.
Comment en faire un atout plutôt qu'une fuite
La différence entre une rêvasserie utile et une rêvasserie coûteuse tient largement au moment et au contenu. Quelques repères simples, tirés de ce que montrent ces travaux :
- Choisissez le moment. Laisser l'esprit filer pendant une marche ou une tâche mécanique est productif. Le laisser filer pendant qu'on lit un contrat ou qu'on conduit sur route inconnue ne l'est pas.
- Regardez la direction. Une rêvasserie tournée vers un projet, une idée, une scène à inventer nourrit. Une rêvasserie qui rejoue en boucle une humiliation ancienne creuse.
- Ménagez des plages sans écran. Un téléphone consulté à chaque temps mort supprime précisément les intervalles où l'incubation opère.
- Notez ce qui remonte. Les idées produites en mode par défaut sont volatiles : un carnet ou une note vocale les transforme en matière utilisable.
Reste la question sociale, qui est souvent la plus douloureuse. Être qualifié de distrait, à l'école ou au travail, laisse des traces sur l'image de soi. Ces travaux ne donnent pas un brevet d'intelligence à quiconque regarde par la fenêtre, mais ils permettent au moins de reformuler le procès : le cerveau qui s'échappe ne s'éteint pas, il travaille ailleurs. Ce qui compte est de savoir décider, le plus souvent possible, du moment où on le laisse partir.
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