On imagine volontiers l'intelligence comme une vitesse : comprendre plus vite, calculer plus vite, répondre avant les autres. La recherche en psychologie cognitive raconte une histoire nettement moins flatteuse pour les rapides. Ce qui distingue les raisonnements solides des raisonnements brillants mais faux tient à trois dispositions bien identifiées, et aucune des trois n'a de rapport avec la rapidité.
Chacune porte un nom technique, dispose d'une échelle de mesure validée et a été reliée à des résultats concrets, parfois sur trois décennies de suivi. Elles s'entraînent, ce qui est la meilleure nouvelle de cet article. Petite précision avant de commencer : ce texte est informatif et ne remplace pas un avis médical ou l'accompagnement d'un professionnel.
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- Principe 1 : traiter ses convictions comme révisables. C'est ce que les chercheurs appellent l'humilité intellectuelle et la pensée activement ouverte, associées à une meilleure évaluation des arguments et à moins de croyances erronées.
- Principe 2 : ne pas s'arrêter à la première réponse. Le test de réflexion cognitive montre que même des étudiants d'universités très sélectives échouent massivement quand l'intuition arrive avant la vérification.
- Principe 3 : arbitrer pour son moi futur. Une cohorte néo-zélandaise suivie de la naissance à 32 ans a relié la maîtrise de soi dans l'enfance à la santé et aux finances adultes, y compris à niveau de QI et d'origine sociale comparables.
Pourquoi parler de principes plutôt que de QI
Le renseignement le plus utile de cette littérature est aussi le plus contre-intuitif : un score d'intelligence élevé ne protège pas des erreurs de raisonnement les plus banales. On peut avoir un excellent QI et se tromper systématiquement sur des questions simples, dès lors qu'on fait confiance à sa première impression. Les chercheurs parlent de dissociation entre capacité et disposition : savoir raisonner ne garantit pas qu'on raisonne.
D'où l'intérêt de regarder les dispositions plutôt que la puissance brute. Ce sont elles qui décident si l'outil sert. Et elles se laissent décrire comme trois règles que les personnes réellement fiables sur le plan intellectuel appliquent avec une régularité frappante.
Principe 1 : chercher activement ce qui pourrait leur donner tort
La disposition porte deux noms complémentaires dans la littérature. D'un côté, la pensée activement ouverte, formalisée par le psychologue Jonathan Baron : la tendance à peser une preuve nouvelle contre une croyance qu'on préfère, à consacrer assez de temps à un problème avant de renoncer, et à considérer sérieusement l'avis d'autrui avant de former le sien. Les travaux de Keith Stanovich et de ses collègues associent des scores élevés à cette échelle à une moindre sensibilité au biais de croyance, cette difficulté à évaluer un raisonnement indépendamment de la conclusion qu'il produit, et à moins de croyances pseudoscientifiques.
De l'autre, l'humilité intellectuelle, définie par Mark Leary et son équipe en 2017 comme la reconnaissance qu'une croyance personnelle donnée peut être fausse, accompagnée d'une attention aux limites des preuves disponibles et à ses propres limites pour les évaluer. Leurs résultats montrent que les personnes les plus élevées sur cette dimension sont plus sensibles à la force réelle d'un argument, possèdent davantage de connaissances générales, et se situent à l'opposé du dogmatisme et de l'intolérance à l'ambiguïté.
Concrètement, ce principe se reconnaît à une phrase que ces personnes prononcent sans effort apparent : « qu'est-ce qui me ferait changer d'avis ? ». Poser la question avant le débat, pas après.
Une opinion qu'aucune donnée ne pourrait ébranler n'est plus une opinion, c'est une appartenance.
Principe 2 : ne jamais s'arrêter à la première réponse qui vient
C'est le principe le plus facile à démontrer, et le plus humiliant. En 2005, l'économiste comportemental Shane Frederick a publié un test de trois questions, le test de réflexion cognitive, conçu pour opposer une réponse intuitive immédiate à une réponse correcte qui demande dix secondes de vérification. Sa question la plus connue : une raquette et une balle coûtent 1,10 euro au total, la raquette coûte 1 euro de plus que la balle, combien coûte la balle ?
La réponse qui vient à l'esprit est 10 centimes. Elle est fausse : la raquette coûterait alors 1,10 euro et le total 1,20 euro. La bonne réponse est 5 centimes. Frederick a fait passer ce test dans plusieurs universités américaines très sélectives, et les moyennes publiées sont éloquentes : 2,18 bonnes réponses sur 3 au Massachusetts Institute of Technology, 1,63 à Princeton, 1,43 à Harvard. Autrement dit, dans certains des établissements les plus exigeants du monde, une majorité d'étudiants ne réussissait pas les trois questions.
Ce que mesure ce test n'est pas la capacité de calcul, mais l'habitude de suspendre la réponse évidente. Cette habitude a un cousin bien documenté : le besoin de cognition, échelle proposée par John Cacioppo et Richard Petty en 1982, qui évalue la tendance à s'engager dans un effort de réflexion et à y prendre plaisir. Les scores élevés sont associés à une meilleure hiérarchisation de l'information et à une moindre dépendance aux raccourcis stéréotypés.
Principe 3 : arbitrer pour le moi de dans dix ans
Le troisième principe est le plus lourdement documenté. L'étude de Dunedin suit depuis 1972 l'ensemble des enfants nés sur une année dans cette ville de Nouvelle-Zélande, soit 1 037 personnes. En 2011, Terrie Moffitt et ses collègues ont publié dans les comptes rendus de l'Académie américaine des sciences les résultats du suivi jusqu'à 32 ans : la maîtrise de soi mesurée entre 3 et 11 ans prédisait la santé physique, la dépendance aux substances, la situation financière et les condamnations pénales à l'âge adulte.
Trois précisions rendent ce résultat sérieux. D'abord, il s'agit d'un gradient, et non d'un seuil : à chaque échelon supplémentaire de maîtrise de soi correspondaient de meilleurs résultats, pas seulement chez les extrêmes. Ensuite, les liens avec la santé et les difficultés financières ont subsisté après prise en compte statistique du QI de l'enfant et de la classe sociale de la famille. Enfin, les auteurs ont utilisé une comparaison entre frères et sœurs élevés dans le même foyer, ce qui permet d'écarter une grande partie des différences familiales. Sur le versant judiciaire, les enfants situés dans le cinquième le moins autorégulé étaient à 32 ans environ trois fois plus nombreux à avoir été condamnés que ceux du cinquième le plus autorégulé.
Les trois principes, leur mesure et ce qu'ils prédisent
| Principe | Nom en recherche | Ce qui a été observé |
|---|---|---|
| Accepter d'avoir tort | Humilité intellectuelle, pensée activement ouverte | Meilleure évaluation de la force des arguments, moins de dogmatisme, moins de croyances pseudoscientifiques |
| Vérifier avant de répondre | Réflexion cognitive, besoin de cognition | Moins d'erreurs sur les problèmes à réponse intuitive piégeuse, meilleur tri de l'information |
| Payer maintenant pour plus tard | Maîtrise de soi, autorégulation | Meilleure santé et finances à 32 ans, à QI et origine sociale comparables |
Ce que ces principes ne sont pas
Trois malentendus reviennent systématiquement, et ils méritent d'être écartés.
- Accepter d'avoir tort n'est pas ne rien croire. L'humilité intellectuelle est parfaitement compatible avec des convictions fortes. Elle porte sur la façon de les tenir, pas sur leur intensité.
- Vérifier n'est pas douter de tout. Le doute permanent est aussi paralysant que la certitude est aveuglante. Le principe s'applique aux questions qui comptent, pas au choix du pain.
- La maîtrise de soi n'est pas une affaire de volonté héroïque. Les travaux les plus récents insistent davantage sur l'aménagement de l'environnement que sur la force de caractère : la personne qui résiste le mieux à une tentation est souvent celle qui l'a organisée hors de portée.
Comment les entraîner, sans y passer sa vie
Ces dispositions ne sont pas des dons distribués à la naissance. Voici des exercices simples, tirés de la logique même des mesures évoquées plus haut.
- Écrire son critère de réfutation. Avant un débat ou une décision engageante, noter en une phrase ce qui vous ferait changer d'avis. Si rien ne vient, le sujet n'est pas traité rationnellement.
- S'imposer dix secondes de latence sur les questions qui appellent une réponse évidente. Le simple fait de se demander « pourquoi cette réponse me paraît-elle si sûre ? » suffit à rattraper une bonne partie des erreurs de type test de réflexion cognitive.
- Chercher la meilleure version de l'argument adverse, pas la plus faible. Savoir formuler la position opposée mieux que ses défenseurs est le meilleur signe qu'on l'a comprise.
- Décider une fois pour toutes plutôt qu'à chaque fois. Une règle fixée à froid, appliquée sans renégociation, coûte infiniment moins d'énergie qu'un arbitrage quotidien.
- Tenir une trace de ses erreurs de jugement. Trois lignes après coup, sur ce que l'on croyait et sur ce qui s'est produit. C'est l'exercice le plus désagréable et le plus rentable de la liste.
Aucun de ces trois principes ne rend brillant en société. Ils ne produisent ni réparties fulgurantes ni certitudes rassurantes. Ils font quelque chose de plus discret et de bien plus rare : ils réduisent le nombre de fois où l'on se trompe avec conviction. Sur une vie entière, c'est probablement l'écart qui compte le plus.
Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.
