Psychologie · Le journal

Ce trait de personnalité inattendu serait plus fréquent chez les personnes très intelligentes

On associe spontanément l'intelligence au calme, à la lucidité, à la maîtrise. Des travaux de psychologie différentielle dessinent un portrait beaucoup moins flatteur, et bien plus intéressant : chez les esprits les plus à l'aise avec les mots, un trait revient plus souvent que les autres, et il ne ressemble pas du tout à de la sérénité.

Personne assise près d'une fenêtre, le menton posé sur la main, absorbée dans ses pensées
L'esprit qui décortique vite un problème est aussi celui qui le décortique longtemps. Photo : Unsplash.

Demandez autour de vous à quoi ressemble une personne très intelligente. Les réponses tournent presque toujours autour des mêmes images : quelqu'un de posé, de rapide, capable de trancher sans hésiter, qui garde son sang-froid quand les autres s'affolent. C'est le portrait que la culture populaire a installé, du détective imperturbable au scientifique olympien.

Les données de la psychologie racontent une histoire différente. Quand des chercheurs mesurent d'un côté les capacités cognitives et de l'autre les traits de personnalité, le profil qui émerge chez les personnes les plus performantes sur le versant verbal n'est pas celui de l'assurance tranquille. C'est celui de l'inquiétude. La tendance à s'en faire, à anticiper, à retourner un problème dans tous les sens longtemps après que la décision a été prise.

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À retenir

  • Une étude publiée en 2015 dans Personality and Individual Differences a trouvé que l'intelligence verbale prédisait positivement l'inquiétude et la rumination, à rebours de l'idée reçue.
  • Le trait de personnalité le plus solidement associé à l'intelligence reste l'ouverture à l'expérience, mais les corrélations sont modestes.
  • Une corrélation n'est pas une cause : s'inquiéter beaucoup ne rend pas intelligent, et être intelligent ne condamne pas à ruminer.

Le trait dont il est question : l'inquiétude, pas l'assurance

L'étude la plus souvent citée sur ce sujet a été menée à l'université Lakehead, au Canada, par Alexander Penney, Victoria Miedema et Dwight Mazmanian, et publiée en 2015 dans la revue Personality and Individual Differences sous un titre qui pose directement la question : l'esprit qui s'inquiète et qui rumine est-il un esprit plus intelligent ?

Le protocole est simple. Cent vingt-six étudiants ont passé une batterie de questionnaires mesurant l'inquiétude, la rumination, l'anxiété sociale, les symptômes dépressifs, ainsi que des tests d'intelligence verbale et non verbale. Les auteurs ont ensuite cherché quelles capacités cognitives prédisaient quels symptômes, une fois les autres variables contrôlées.

Le résultat principal tient en une phrase : l'intelligence verbale ressort comme un prédicteur positif unique de la sévérité de l'inquiétude et de la rumination. Autrement dit, plus les participants étaient à l'aise avec le maniement du langage, plus ils déclaraient s'inquiéter et ressasser. L'intelligence non verbale, elle, allait dans le sens inverse pour un mécanisme précis, le ressassement des interactions sociales passées, qu'elle prédisait négativement.

Pourquoi les mots nourrissent la machine à ruminer

L'explication proposée par les auteurs est cohérente avec ce que l'on sait du fonctionnement de l'inquiétude. L'inquiétude est un phénomène essentiellement verbal : elle prend la forme d'un discours intérieur, d'une suite de phrases, de scénarios formulés en mots, rarement d'images. Une personne dotée d'une grande facilité langagière dispose donc d'un carburant plus abondant pour ce moteur là.

Ce qui permet d'analyser finement un problème, de le découper en sous-questions, d'anticiper les objections et de se projeter dans les conséquences, permet aussi de continuer à le faire longtemps après que l'analyse a cessé d'être utile. La même compétence sert deux fonctions opposées : résoudre, et ne plus arriver à s'arrêter de résoudre.

La rumination, c'est de l'intelligence qui tourne à vide : la même mécanique d'analyse, sans plus rien à analyser.

Ce que l'étude ne dit pas, et qu'il faut rappeler

Ce type de résultat circule beaucoup, souvent déformé en un raccourci flatteur du genre « si vous êtes anxieux, c'est que vous êtes brillant ». La prudence s'impose, pour au moins quatre raisons.

Le trait officiellement lié à l'intelligence : l'ouverture

Si l'on quitte le cas particulier de l'inquiétude pour regarder l'ensemble des grands traits de personnalité, le tableau devient plus net. Dans le modèle des cinq grands facteurs, celui qui entretient la relation la plus constante avec les tests d'intelligence est l'ouverture à l'expérience, et plus précisément sa facette intellectuelle : curiosité, goût des idées, appétit pour la nouveauté.

Grand trait Lien avec les tests d'intelligence Lecture
Ouverture à l'expérience Positif, le plus net des cinq Curiosité intellectuelle et connaissances acquises se renforcent mutuellement
Névrosisme (dont l'anxiété) Faiblement négatif dans les synthèses générales Le lien positif observé en 2015 concernait l'intelligence verbale et des mécanismes précis, pas le névrosisme global
Extraversion Proche de zéro Être sociable ne dit rien des capacités cognitives
Agréabilité Proche de zéro Aucun lien exploitable
Conscienciosité Proche de zéro Prédit la réussite scolaire, pas le score aux tests

Les valeurs exactes varient d'une méta-analyse à l'autre, entre un coefficient d'environ 0,20 pour l'ouverture prise globalement et des valeurs plus élevées pour sa dimension purement intellectuelle. Dans tous les cas, ces liens restent modestes : la personnalité explique une petite part des différences de performance cognitive, et non l'essentiel.

Réflexion et rumination : la frontière qui change tout

La distinction la plus utile de tout ce dossier n'est pas entre les gens intelligents et les autres, mais entre deux usages de la même machine. La réflexion productive part d'un problème et va vers une décision, une action, une information manquante à aller chercher. Elle a un point d'arrivée. La rumination part d'un problème et tourne autour, en boucle, en repassant par les mêmes phrases.

Quelques repères concrets pour identifier de quel côté on se trouve :

Ces repères ne sont pas des outils de diagnostic. Ils servent uniquement à interrompre une boucle avant qu'elle ne se prolonge. Quand l'inquiétude devient envahissante, qu'elle abîme le sommeil, la concentration ou les relations, la bonne démarche consiste à en parler à un médecin ou à un psychologue : cet article ne remplace pas un avis médical.

Ce qu'il faut vraiment retenir

Le trait inattendu, c'est donc l'inquiétude, et surtout sa cousine la rumination. Non pas comme une décoration à porter, mais comme un effet secondaire plausible d'une aisance verbale élevée. Les personnes qui manient bien les mots disposent d'un outil formidable pour comprendre le monde, et du même outil pour se raconter en boucle ce qui pourrait mal tourner.

La conclusion pratique n'est ni de se rassurer ni de se résigner. Elle tient plutôt dans une question à se poser régulièrement : cette pensée est-elle en train de produire quelque chose, ou est-ce que je fais tourner un moteur puissant au point mort ? La réponse est presque toujours immédiate, et elle suffit souvent à rendre la soirée plus calme.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.