Psychologie · Le journal

Bâcler le ménage serait le signe d'une grande qualité, selon les psychologues

L'idée circule depuis dix ans dans tous les bureaux encombrés du monde : le bazar serait le terreau des esprits créatifs. Elle repose sur une expérience réelle, publiée dans une revue sérieuse. Mais ce que cette étude a mesuré, et ce qu'une tentative de réplication n'a pas retrouvé, méritent d'être racontés en entier.

Bureau encombré de papiers, de carnets et de tasses, éclairé par une lampe de travail
Le désordre a fait l'objet d'une expérience de laboratoire devenue célèbre, et discutée depuis. Photo : Unsplash.

Il y a toujours quelqu'un pour la ressortir au moment où l'on s'excuse de l'état de son salon : la fameuse étude qui prouverait que les gens désordonnés sont plus créatifs. C'est devenu un argument de défense standard, au même titre que « je sais exactement où tout se trouve ». Bonne nouvelle pour les concernés : cette étude existe réellement, elle a été publiée en 2013 dans la revue Psychological Science, et elle a bien mesuré quelque chose.

Moins bonne nouvelle : ce qu'elle a mesuré n'est pas tout à fait ce qu'on lui fait dire, et une équipe qui a tenté de la reproduire cinq ans plus tard n'a rien retrouvé du tout. Entre le titre accrocheur et la réalité de la littérature scientifique, il y a un écart qui vaut la peine d'être examiné, parce qu'il change complètement la conclusion pratique.

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À retenir

  • L'étude de référence porte sur l'environnement, pas sur la personnalité : elle a placé des volontaires dans une pièce rangée ou en désordre, elle n'a pas comparé des gens ordonnés à des gens bordéliques.
  • Dans la pièce en désordre, les participants n'ont pas produit plus d'idées, mais des idées jugées plus créatives par des évaluateurs indépendants.
  • Une étude publiée en 2019 avec un échantillon plus large n'a pas retrouvé cet effet. La prudence s'impose donc avant d'ériger le bazar en méthode de travail.

D'où vient exactement cette idée

La source est identifiable au mot près : « Physical Order Produces Healthy Choices, Generosity, and Conventionality, Whereas Disorder Produces Creativity », signée Kathleen Vohs, Joseph Redden et Ryan Rahinel, de la Carlson School of Management de l'université du Minnesota, parue dans Psychological Science en 2013, volume 24, numéro 9, pages 1860 à 1867.

Le titre dit déjà l'essentiel, et il est plus subtil que sa version médiatique. Les auteurs ne prétendent pas que le désordre est supérieur à l'ordre. Ils avancent que les deux environnements poussent vers des comportements différents : l'ordre vers la convention, la modération et la générosité ; le désordre vers la rupture avec la convention, donc vers l'originalité. Ce n'est pas un classement, c'est une bascule.

Ce que les trois expériences ont réellement montré

Le protocole repose sur trois expériences distinctes, toutes bâties sur le même principe : on installe des volontaires, au hasard, dans une pièce impeccablement rangée ou dans la même pièce laissée en désordre, puis on leur fait faire une tâche apparemment sans rapport.

Expérience Ce qu'on demandait Résultat rapporté
1 Remplir un questionnaire, puis choisir un en-cas et décider d'un don Dans la pièce rangée, davantage de choix d'en-cas sains et de dons plus élevés
2 Imaginer un maximum de nouveaux usages pour des balles de ping-pong Autant d'idées dans les deux pièces, mais des idées notées plus créatives dans la pièce en désordre
3 Choisir entre une option présentée comme « classique » et une option présentée comme « nouvelle » Pièce rangée : préférence pour le classique. Pièce en désordre : préférence pour la nouveauté

L'expérience 2 est celle que tout le monde cite. Quarante-huit participants, répartis au hasard, dix minutes seuls dans la pièce, la consigne de proposer autant d'usages inédits que possible pour une balle de ping-pong, et des évaluateurs indépendants chargés de noter la créativité de chaque proposition sans savoir d'où elle venait. Le point important, et systématiquement passé sous silence : le nombre d'idées était identique dans les deux conditions. Le désordre n'a pas rendu les participants plus productifs. Il a orienté leurs idées vers des pistes moins attendues.

La nuance que les articles oublient : la réplication

Voici la partie que l'on ne lit presque jamais. En 2019, une équipe a publié dans Frontiers in Psychology une étude au titre sans ambiguïté : « Workspace Disorder Does Not Influence Creativity and Executive Functions ». Avec une centaine de participants analysés, soit un échantillon plus important que l'expérience d'origine, et plusieurs mesures de créativité, elle n'a retrouvé aucune différence significative entre le bureau rangé et le bureau encombré, ni sur la créativité, ni sur les fonctions exécutives.

Cette absence de réplication ne prouve pas que l'étude de 2013 était fausse. Elle indique que l'effet, s'il existe, est plus faible, plus instable ou plus dépendant du contexte que ne le laissait croire sa couverture médiatique. C'est un cas d'école de ce que la psychologie appelle sa crise de la reproductibilité : des résultats spectaculaires, largement relayés, qui résistent mal quand on refait l'expérience avec plus de participants.

Un résultat de laboratoire décrit une tendance moyenne dans une pièce donnée, pas un diagnostic sur la personne qui vit dans la vôtre.

Ce qu'un intérieur négligé peut dire de vous, et ce qu'il ne dit pas

Reste une question légitime : pourquoi cette idée séduit-elle autant ? Parce qu'elle touche quelque chose de juste, même si la démonstration est fragile. Choisir de ne pas ranger, c'est presque toujours un arbitrage. Une heure passée à plier des serviettes est une heure qui n'est pas passée ailleurs. Ce que le désordre signale, dans bien des cas, ce n'est pas un défaut d'organisation mais une hiérarchie de priorités assumée, et une tolérance à l'imperfection visible que beaucoup de gens n'ont pas.

Ce que le désordre ne dit pas, en revanche :

Utiliser les deux états plutôt que d'en défendre un

La lecture la plus utile de ces travaux n'est pas « rangez » ou « ne rangez pas », mais « choisissez selon la tâche ». Si la direction du résultat de 2013 est exacte, elle suggère de traiter l'environnement comme un réglage, pas comme une identité.

Quand le désordre cesse d'être un choix

Il existe une limite au-delà de laquelle l'argument de la créativité n'a plus rien à voir avec la situation. Quand l'accumulation empêche d'utiliser les pièces, quand elle isole, quand elle s'accompagne d'une impossibilité durable de se débarrasser d'objets sans valeur, ou quand le fait de ne plus rien ranger apparaît en même temps qu'une perte d'élan général, de sommeil et d'envie, on ne parle plus d'un trait de caractère. Ces situations relèvent d'un accompagnement, parfois d'un suivi spécialisé, et elles se traitent d'autant mieux qu'on en parle tôt. Sur ce point comme sur les autres, cet article informe et ne remplace pas un avis médical.

Alors, bâcler le ménage, signe d'une grande qualité ? Disons plutôt ceci : une expérience sérieuse a montré qu'un environnement en désordre poussait des volontaires vers des idées moins conventionnelles, et une autre, plus récente et plus large, n'a pas retrouvé cet effet. Entre les deux, il reste une intuition solide, celle du temps qu'on choisit de ne pas consacrer à l'apparence des choses. C'est déjà une qualité. Elle n'a simplement pas besoin d'un certificat scientifique pour être défendue.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.