Psychologie · Le journal

Écourter une conversation sans vexer personne : les 4 phrases que recommandent les psychologues

Une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences a mesuré ce que tout le monde ressent sans oser le dire : les conversations ne s'arrêtent presque jamais au moment voulu. Voici quatre formulations simples pour reprendre la main, et ce qui les rend efficaces.

Deux personnes en pleine conversation face à face, l'une écoutant l'autre avec attention
Savoir clore un échange fait partie de la conversation, au même titre que savoir l'ouvrir. Photo : Unsplash.

Il y a ce moment très précis, dans un échange, où l'on sait qu'on aimerait partir. Le café est froid, l'ascenseur est arrivé, le sujet a été épuisé. Et pourtant on reste. On relance avec un « et sinon, ça va ? », on commente la météo, on laisse filer dix minutes, parfois trente. Non par plaisir, mais parce qu'on ne sait pas comment s'arrêter sans donner l'impression de fuir la personne en face.

Ce malaise est bien plus répandu qu'on ne l'imagine, et il a été mesuré. En 2021, une étude signée Adam Mastroianni, Daniel Gilbert, Gus Cooney et Timothy Wilson, publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, a passé au crible 932 conversations. Le résultat a de quoi rassurer les timides : à peine 2 % d'entre elles se terminaient au moment souhaité par les deux interlocuteurs. Autrement dit, votre envie de partir n'a rien d'impoli. Elle est la norme, et il existe des façons élégantes de la formuler.

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À retenir

  • Sur 932 conversations analysées, environ 2 % seulement se sont arrêtées au moment voulu par les deux personnes, selon l'étude parue dans PNAS en 2021.
  • Nous lisons très mal le moment où l'autre voudrait s'arrêter : l'écart d'estimation représentait environ 64 % de la durée de l'échange.
  • Quatre principes rendent une sortie de conversation confortable : annoncer, valoriser, projeter, motiver. Le reste est une question de ton et de posture.

Ce que montrent vraiment les travaux sur la fin des conversations

L'étude parue dans PNAS combine deux volets. Dans le premier, 252 inconnus ont été réunis par paires en laboratoire et laissés libres de discuter aussi longtemps qu'ils le voulaient. Dans le second, plus de 800 personnes ont été interrogées sur une conversation récente avec un proche. Dans les deux cas, les participants indiquaient ensuite à quel moment ils auraient voulu que l'échange se termine, et à quel moment ils pensaient que l'autre le voulait.

Les chiffres racontent une histoire assez drôle, et un peu triste. Seules 30 % environ des conversations se terminaient au moment souhaité par au moins l'un des deux. Dans près de 46 % des cas, les deux personnes auraient voulu arrêter plus tôt. Dans seulement 10 % des cas, les deux auraient voulu continuer. Et sur l'ensemble, l'écart entre la durée souhaitée par le partenaire et la durée estimée par le participant représentait à peu près 64 % de la longueur totale de l'échange. Nous nous trompons donc massivement sur les envies de la personne en face.

Ce résultat mérite d'être retourné dans tous les sens. Il signifie que la personne qui vous parle a, statistiquement, de bonnes chances d'avoir elle aussi envie de conclure. Elle n'ose simplement pas plus que vous. La politesse fabrique ici une situation où deux personnes s'infligent mutuellement du temps qu'aucune des deux ne voulait passer.

Pourquoi on n'ose pas s'arrêter

La linguistique donne une partie de l'explication. Dès 1973, dans un article devenu fondateur pour l'analyse conversationnelle, Emanuel Schegloff et Harvey Sacks montraient qu'une conversation ne s'arrête pas, elle se clôt. La clôture est une opération collective, négociée en plusieurs étapes : un signal de pré-clôture, une confirmation de l'autre, puis l'échange final de salutations. Sauter ces étapes revient à couper le fil, et c'est exactement ce que l'on perçoit comme brutal.

Autrement dit, ce n'est pas le fait de partir qui blesse, c'est le fait de partir sans prévenir. Celui qui se lève d'un coup n'a pas été impoli parce qu'il est parti, mais parce qu'il n'a laissé à l'autre aucune occasion de participer à la sortie.

Une seconde raison tient à la peur d'être mal jugé, et elle repose elle aussi sur une illusion documentée. Le « liking gap », décrit en 2018 dans Psychological Science par Erica Boothby, Gus Cooney, Gillian Sandstrom et Margaret Clark, désigne notre tendance systématique à sous-estimer à quel point nos interlocuteurs nous ont appréciés. Nous sortons d'un échange convaincus d'avoir été moyens, alors que l'autre en garde un meilleur souvenir. Cette crainte injustifiée nous pousse à prolonger inutilement, comme pour rattraper une mauvaise impression qui n'existe que dans notre tête.

Une conversation ne se coupe pas, elle se referme à deux. Toute la différence entre une sortie brutale et une sortie élégante tient à cette annonce que l'on fait avant de partir.

Les 4 phrases qui permettent de prendre congé sans vexer

Ces formulations n'ont rien de magique. Leur efficacité vient de ce qu'elles reprennent, une à une, les étapes de clôture décrites par l'analyse conversationnelle, et qu'elles neutralisent la principale crainte de l'interlocuteur : celle d'être quitté parce qu'il ennuie.

1. La phrase qui annonce avant d'agir. « Je vais devoir filer dans cinq minutes, mais avant de partir, je voulais te demander… » Cette phrase est la plus importante des quatre, parce qu'elle installe un compte à rebours partagé. L'autre sait où l'on va, il peut ajuster ce qu'il lui reste à dire, et il n'y a plus d'effet de surprise. La règle pratique : annoncez la fin quand il reste encore de quoi la remplir, jamais au milieu d'une phrase de l'autre.

2. La phrase qui valorise l'échange. « Je suis vraiment content qu'on ait pu parler de ça. » Elle répond directement à la question implicite que se pose l'autre au moment où vous partez : est-ce moi le problème ? En nommant ce que l'échange vous a apporté, vous rendez impossible l'interprétation de fuite. À condition d'être précis : « content d'avoir eu ton avis sur le dossier » vaut infiniment mieux que « c'était sympa ».

3. La phrase qui projette une suite. « On reprend ça la semaine prochaine ? » Elle transforme une fin en pause. Attention toutefois : ne la prononcez que si vous comptez réellement donner suite. Une projection qui ne se réalise jamais abîme la relation bien plus qu'un au revoir net.

4. La phrase qui donne une raison extérieure et vérifiable. « J'ai un appel à 15 heures. » « Je dois récupérer les enfants. » Le point clé est que le motif ne vienne pas de l'autre mais du monde. Une contrainte concrète et datée est acceptée sans effort, là où un vague « je dois y aller » laisse un doute. Inutile d'inventer : dans la plupart des cas, une contrainte réelle existe, il suffit de la formuler.

Le tableau des quatre formulations

La phrase Ce qu'elle fait À éviter
« Je file dans cinq minutes, mais avant… » Ouvre la clôture et supprime l'effet de surprise La dire au milieu d'une phrase de l'autre
« Je suis content qu'on ait parlé de ça » Écarte l'idée que vous fuyez la personne Rester vague, du type « c'était sympa »
« On reprend ça la semaine prochaine ? » Transforme la fin en simple pause Promettre une suite qui n'arrivera jamais
« J'ai un appel à 15 heures » Déplace la cause vers une contrainte extérieure Inventer un prétexte invérifiable

Le corps parle avant la bouche

Une sortie de conversation réussie commence rarement par un mot. Elle commence par un déplacement de poids sur l'autre jambe, une main qui se pose sur le dossier de la chaise, un regard qui glisse vers la porte, un manteau que l'on ramasse. Ces signaux valent annonce : ils préparent l'interlocuteur avant même la phrase de pré-clôture, et rendent celle-ci évidente plutôt que soudaine.

Le piège, à l'inverse, consiste à envoyer des signaux contradictoires. Dire qu'on doit partir tout en se rasseyant, ou regarder trois fois sa montre sans jamais formuler la phrase, laisse l'autre dans une incertitude désagréable. Mieux vaut un message clair et chaleureux qu'une accumulation de signes que l'on n'assume pas.

Ce qu'il vaut mieux ne pas faire

Quelques réflexes courants font exactement l'inverse de ce que l'on cherche. Répondre par monosyllabes en espérant que l'autre comprenne est la plus mauvaise stratégie : elle allonge la conversation tout en la rendant froide. Sortir son téléphone pour signifier la fin envoie un message d'indifférence bien plus blessant que n'importe quel au revoir. Quant à la phrase « bon, je ne vais pas te déranger plus longtemps », elle transfère à l'autre la responsabilité de votre départ, et le met en position de devoir vous retenir.

Enfin, gardez en tête un point que l'étude de 2021 met en lumière sans détour : votre interlocuteur ne sait pas non plus quand s'arrêter. Prendre l'initiative de la clôture, loin d'être un manque de savoir-vivre, revient souvent à rendre service. Si le sujet touche pour vous à l'anxiété sociale et devient une véritable source de souffrance, cet article ne remplace pas un avis médical, et un professionnel de santé saura vous accompagner utilement.

À retenir, donc : annoncer, valoriser, projeter, motiver. Quatre gestes de langage, quelques secondes, et une conversation qui se referme proprement au lieu de s'étirer. Vous ne vexerez personne. Vous ferez très probablement plaisir.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.