Gens du voyage · Le journal

Voyageurs, Roms, Manouches, Gitans, Sintés : pourquoi ces mots ne désignent pas les mêmes personnes

On les emploie souvent comme des synonymes. Ils ne le sont pas. Derrière « gens du voyage », « Roms », « Manouches », « Gitans » ou « Yéniches » se cachent des histoires, des langues et des réalités administratives très différentes. Petit lexique rigoureux, appuyé sur les travaux des historiens et sur ce qu'en disent les associations concernées.

Groupe de caravanes dans un champ
Un même mode d'habitat peut recouvrir des appartenances culturelles très différentes. Photo : Unsplash.

C'est l'une des confusions les plus répandues du débat public français : parler des « Roms des aires d'accueil » ou des « gens du voyage roumains », comme si tous ces mots désignaient un seul et même groupe. Les associations concernées, comme le collectif Romeurope, qui a publié un document de référence intitulé « Du choix des mots », ou la FNASAT, passent une partie de leur temps à corriger ces amalgames, parce qu'ils ne sont pas seulement inexacts : ils nourrissent des politiques publiques inadaptées et des préjugés durables. Voici, mot par mot, qui est qui.

À retenir

  • « Gens du voyage » est une catégorie administrative française fondée sur l'habitat mobile, pas une appartenance ethnique.
  • « Roms » est le terme générique adopté au niveau international ; en France, l'usage courant le réserve à tort aux seuls migrants d'Europe de l'Est, très majoritairement sédentaires.
  • Manouches et Sintés, Gitans et Kalés, Yéniches : des groupes aux histoires migratoires distinctes, qu'aucun mot unique ne résume.

« Gens du voyage » : une catégorie administrative, pas un peuple

Commençons par le terme le plus trompeur. « Gens du voyage » n'est pas le nom d'une communauté : c'est une catégorie juridique française, apparue dans des décrets de 1972 pris en application de la loi du 3 janvier 1969 sur les activités ambulantes. Elle désigne les personnes dont l'habitat traditionnel est la résidence mobile, quelle que soit leur origine. Un Manouche sédentarisé n'en relève plus ; un forain sans aucune ascendance tsigane peut en relever. La loi du 5 juillet 2000 sur l'accueil et l'habitat a repris cette définition par le mode de vie. Beaucoup de personnes concernées préfèrent d'ailleurs se dire simplement « Voyageurs », avec une majuscule, revendiquant une identité qui ne se réduit ni à un statut administratif ni à une origine unique.

Roms : un terme générique et une histoire millénaire

« Rom » signifie « homme » ou « époux » en romani. C'est le terme que l'Union romani internationale a adopté dès son premier congrès de Londres, en 1971, pour désigner l'ensemble des populations parlant le romani ou s'y rattachant, en remplacement d'appellations données par les autres, comme « Tsiganes » ou « Bohémiens ». Les travaux linguistiques et historiques font partir ces populations du nord-ouest de l'Inde, avec des migrations vers l'Europe étalées entre le XIe et le XVe siècle. Le Conseil de l'Europe estime à 10 à 12 millions le nombre de Roms en Europe, ce qui en fait la première minorité du continent ; la grande majorité d'entre eux sont sédentaires depuis des générations.

En France, l'usage médiatique a rétréci le mot : « Roms » y désigne le plus souvent les migrants venus de Roumanie, de Bulgarie ou d'ex-Yougoslavie à partir des années 1990, dont une partie a vécu dans des bidonvilles en périphérie des grandes villes. Ces personnes, citoyennes européennes, n'ont administrativement rien à voir avec les « gens du voyage » français : elles ne vivent pas en caravane et ne relèvent pas de la loi de 2000. C'est précisément l'amalgame que dénoncent les associations.

Manouches et Sintés : l'Europe de l'Ouest et du Nord

Les Manouches, mot issu du romani « manush », « être humain », appartiennent à l'ensemble sinté : des familles arrivées en Europe occidentale dès le XVe siècle, passées notamment par le monde germanique, ce qui s'entend encore dans leur langue, mêlée d'allemand. Présents de longue date en Alsace, dans le Sud-Ouest ou en Belgique, les Manouches français ont donné à la culture nationale quelques figures majeures, à commencer par le guitariste Django Reinhardt, créateur du jazz manouche. En Allemagne et en Italie, les mêmes groupes se désignent plutôt comme Sintés (Sinti). Beaucoup de familles manouches françaises relèvent, par leur habitat en caravane, de la catégorie « gens du voyage » ; d'autres sont sédentaires depuis longtemps.

Gitans et Kalés : la péninsule ibérique et le Midi

Le mot « Gitan » vient de l'espagnol « gitano », déformation d'« Egiptano », car on croyait au Moyen Âge ces populations venues d'Égypte, la même erreur qui a produit « Gypsies » en anglais. Il désigne les Kalés, les Roms installés dans la péninsule ibérique depuis le XVe siècle, dont une partie a essaimé dans le sud de la France, en Catalogne française, en Camargue, autour de Perpignan ou des Saintes-Maries-de-la-Mer, lieu de leur grand pèlerinage annuel. Les Gitans sont, pour l'essentiel, sédentaires depuis des générations, ce qui rappelle une évidence trop souvent oubliée : l'immense majorité des personnes d'ascendance rom, en France comme en Europe, ne « voyage » pas.

Yéniches : itinérants, mais pas Roms

Dernier groupe, le plus méconnu : les Yéniches, population d'origine germanique, issue pour partie de populations paysannes et artisanales paupérisées d'Europe centrale, qui ont adopté un mode de vie itinérant à partir du XVIIe siècle. Les Yéniches ne sont pas roms sur le plan des origines, même si des siècles de proximité ont créé des emprunts culturels et linguistiques réciproques. Ils sont nombreux en Suisse, en Allemagne et dans l'est de la France, et représentent une part importante des « gens du voyage » français. Leur existence illustre parfaitement la limite du vocabulaire courant : on peut être itinérant sans être tsigane, et tsigane sans être itinérant.

Et « Tsiganes », alors ? Le mot, issu du grec byzantin « atsinganos », a longtemps servi de terme générique en français, notamment chez les historiens et les musicologues, et il reste utilisé dans le nom d'institutions comme les études tsiganes. Beaucoup de personnes concernées l'acceptent dans un usage savant ou patrimonial, mais les instances européennes lui préfèrent aujourd'hui « Roms », que les intéressés ont choisi eux-mêmes. Quant à « Bohémiens », « Romanichels » ou « nomades », hérités des registres administratifs et policiers d'autrefois, ils sont perçus comme datés ou péjoratifs et n'ont plus leur place dans un usage respectueux.

Retenir une seule règle suffit à éviter presque toutes les erreurs : « gens du voyage » décrit un habitat, « Roms », « Manouches » ou « Gitans » décrivent des appartenances. Les deux plans ne se confondent jamais tout à fait.

Pour s'y retrouver d'un coup d'œil :

Pourquoi ces confusions blessent, et ce qu'en disent les intéressés

Ces distinctions ne relèvent pas de la préciosité lexicale. Dans son document « Du choix des mots », le collectif Romeurope rappelle que les mots employés « ne sont pas neutres » et que l'amalgame entre populations très différentes alimente une même stigmatisation. Confondre un Voyageur français dont la famille est là depuis le XVIIIe siècle avec un migrant récent, c'est nier l'histoire de l'un et de l'autre ; attribuer aux « gens du voyage » les difficultés des bidonvilles, ou l'inverse, c'est se tromper de sujet et donc de solution. Les associations de Voyageurs, comme l'ANGVC, insistent aussi sur un point d'histoire douloureux : les Tsiganes de France ont été internés entre 1940 et 1946, et les Roms et Sintés d'Europe ont été victimes d'un génocide nazi, le Samudaripen, reconnu tardivement. Nommer correctement, c'est aussi reconnaître ces mémoires distinctes.

La règle de courtoisie la plus simple reste celle que recommandent les intéressés eux-mêmes : utiliser le mot par lequel les personnes se désignent, Voyageur, Manouche, Gitan, Rom, Yéniche, et réserver « gens du voyage » aux contextes administratifs où ce terme a un sens précis. Pour ces aspects juridiques, statut, habitat, droits attachés à la catégorie administrative, rappelons enfin que cet article informe mais ne remplace pas un conseil juridique adapté à une situation individuelle.

Société, droit, questions du quotidien : ce journal explore les sujets que tout le monde se pose sans toujours oser les creuser. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.