Gens du voyage · Le journal

Scolarité, métiers, domiciliation : comment vivent réellement les gens du voyage en France, loin des clichés

Entre 250 000 et 500 000 personnes vivent en France sous l'appellation administrative de « gens du voyage ». Français depuis des générations, souvent semi-sédentaires, ils scolarisent leurs enfants, exercent des métiers, paient des impôts. Ce que disent réellement les études, les rapports officiels et les associations, loin des images toutes faites.

Caravane dans un paysage de campagne
La grande majorité des gens du voyage alternent ancrage local et déplacements saisonniers. Photo : Unsplash.

Peu de groupes sociaux font l'objet d'autant d'idées reçues et d'aussi peu de connaissances vérifiées. Les « gens du voyage », appellation administrative française qui recouvre des familles aux origines diverses, Manouches, Gitans, Yéniches, Voyageurs, sont pourtant documentés par des sources solides : rapports de la Cour des comptes et du Sénat, travaux du Défenseur des droits, études de la FNASAT, la fédération nationale des associations solidaires d'action avec les Tsiganes et les gens du voyage. Cet article s'appuie exclusivement sur ces sources pour décrire des réalités quotidiennes : l'école, le travail, l'adresse, l'habitat.

À retenir

  • Les gens du voyage sont, dans leur immense majorité, des citoyens français, souvent depuis plusieurs générations, voire plusieurs siècles.
  • Depuis la loi du 27 janvier 2017, les livrets et carnets de circulation ont disparu : plus aucun document spécifique n'est exigé.
  • La scolarisation est obligatoire et effective, en établissement ou via le CNED, même si les rapports officiels pointent des obstacles persistants.

Des citoyens français, souvent de très longue date

Premier fait, essentiel : « gens du voyage » ne désigne pas des étrangers, mais une catégorie administrative française appliquée à des personnes vivant en habitat mobile. La présence de familles tsiganes sur le territoire français est attestée depuis le XVe siècle, et la plupart des Voyageurs actuels sont français depuis des générations. Faute de statistiques ethniques, interdites en France, leur nombre n'est connu que par estimation : les rapports parlementaires et administratifs évoquent une fourchette de 250 000 à 500 000 personnes, dont une partie seulement voyage encore régulièrement. Beaucoup de familles alternent en réalité un ancrage local l'hiver, autour d'un terrain ou d'une commune de référence, et des déplacements l'été, pour le travail saisonnier, les rassemblements familiaux ou religieux.

L'école : une obligation respectée, des obstacles documentés

L'instruction est obligatoire pour tous les enfants vivant en France, itinérants ou non. L'Éducation nationale a construit un cadre spécifique : la circulaire n° 2012-142 du 2 octobre 2012 organise la scolarisation des « enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs » (EFIV), avec l'appui des CASNAV, les centres académiques dédiés. Dans les faits, la majorité des enfants sont inscrits dans les écoles des communes où stationnent leurs familles ; l'enseignement à distance via le CNED complète le dispositif pour les périodes d'itinérance. La Cour des comptes notait dans son rapport de 2012 une progression spectaculaire des inscriptions au CNED : environ 7 300 enfants du voyage inscrits en 2011-2012, contre 2 650 dix ans plus tôt.

Le tableau n'est pas idyllique pour autant, et les sources officielles ne le cachent pas : scolarisation plus faible en maternelle et au collège, ruptures liées aux expulsions répétées, et parfois refus d'inscription par des mairies. Sur ce dernier point, le Défenseur des droits est constant : refuser d'inscrire un enfant à l'école au motif que sa famille vit sur une aire d'accueil ou un terrain illicite est illégal, le droit à l'éducation ne laissant aucun pouvoir d'appréciation aux communes.

Des métiers bien réels : artisanat, commerce, saisons

L'économie des familles voyageuses repose historiquement sur le travail indépendant et la pluriactivité, une organisation adaptée à la mobilité. Les études de la FNASAT et les rapports publics décrivent un éventail de métiers très concret : commerce forain et vente sur les marchés, ferraillage et récupération de métaux, élagage, espaces verts, travaux du bâtiment (peinture, ravalement, couverture), rempaillage et artisanat, cirque et spectacle, et un rôle notable dans les travaux agricoles saisonniers, vendanges et cueillettes, où certaines régions comptent sur cette main-d'œuvre chaque année. Beaucoup exercent sous statut d'auto-entrepreneur ou de travailleur indépendant, avec les mêmes obligations fiscales et sociales que n'importe quel actif.

Là encore, les rapports signalent des difficultés spécifiques : la disparition progressive de certains métiers traditionnels, les obstacles à l'obtention d'une assurance professionnelle ou d'un prêt bancaire quand on habite en caravane, et des discriminations à l'embauche pour ceux qui se tournent vers le salariat, documentées par le Défenseur des droits dans son rapport de 2021 sur les discriminations subies par les gens du voyage.

La réalité statistique est têtue : la vie de la plupart des Voyageurs ressemble à celle de n'importe quelle famille qui travaille, scolarise ses enfants et cherche un endroit stable où vivre.

Domiciliation : ce qui a changé depuis 2017

Jusqu'en 2017, les personnes vivant en habitat mobile relevaient d'un régime d'exception hérité de la loi du 3 janvier 1969 : titres de circulation à faire viser périodiquement et rattachement administratif à une commune, dans la limite d'un quota de 3 % de la population. La loi Égalité et citoyenneté du 27 janvier 2017 a abrogé ce statut : plus de livret ni de carnet de circulation, plus de commune de rattachement. Depuis un décret du 2 novembre 2017, les gens du voyage relèvent du droit commun de la domiciliation : ils peuvent élire domicile auprès d'un centre communal d'action sociale (CCAS) ou d'un organisme agréé, ce qui leur permet de recevoir du courrier, de s'inscrire sur les listes électorales, d'accéder aux prestations sociales et de scolariser leurs enfants. Un progrès salué par les associations, même si le Défenseur des droits relève encore des refus de domiciliation contraires au Code de l'action sociale et des familles.

La caravane, un habitat toujours pas reconnu comme logement

Un angle mort juridique pèse lourd dans la vie quotidienne : la caravane, même habitat permanent et unique d'une famille, n'est pas reconnue comme un logement au sens du droit. Conséquences concrètes, listées par le Défenseur des droits : pas d'aide personnalisée au logement pour la « résidence mobile », difficultés d'accès à l'assurance habitation et au crédit, et complications pour toutes les démarches qui présupposent une adresse « en dur ». Depuis 2019, les résidences mobiles occupées à titre d'habitat principal font toutefois l'objet d'une reconnaissance partielle et progressive dans certaines politiques du logement, et les terrains familiaux locatifs, intégrés aux schémas départementaux depuis 2017, offrent un cadre légal d'habitat durable en caravane.

Une sédentarisation partielle, choisie ou subie

Dernière réalité, bien établie par les études : la sédentarisation progresse. Une partie des familles achète un terrain ou accède à un logement social, par choix, par vieillissement, ou sous la contrainte économique du prix du carburant et de la raréfaction des lieux de halte. Beaucoup conservent la caravane dans la cour, comme habitat d'appoint ou comme attache culturelle. Les sociologues parlent d'« ancrage » plus que de sédentarisation : on cesse de circuler sans cesser d'être Voyageur. C'est précisément pour accompagner ces trajectoires que la loi de 2017 a fait des terrains familiaux locatifs une obligation des schémas départementaux, aux côtés des aires d'accueil.

Reste enfin la question de la santé et de l'accès aux services, moins visible mais bien documentée. Les études associatives et les travaux du Défenseur des droits décrivent une espérance de vie inférieure à la moyenne nationale, des difficultés d'accès aux soins liées à l'éloignement des aires et aux ruptures de suivi, et un accès à l'eau potable qui n'est pas garanti partout, y compris sur certains terrains où vivent des familles à l'année. Ces constats ne relèvent pas d'une fatalité culturelle : ils découlent, pour l'essentiel, des conditions matérielles d'habitat et de la localisation des équipements, deux points sur lesquels les rapports officiels appellent les pouvoirs publics à agir depuis plus de vingt ans.

Ce panorama, volontairement factuel, ne prétend pas épuiser la diversité de centaines de milliers de personnes : il fixe simplement ce que les sources publiques permettent d'affirmer. Pour les aspects juridiques évoqués ici, domiciliation, scolarisation, habitat, cet article ne remplace pas un conseil juridique : en cas de situation concrète, tournez-vous vers un avocat, une association comme la FNASAT ou le Défenseur des droits, saisissable gratuitement.

Société, droit, questions du quotidien : ce journal explore les sujets que tout le monde se pose sans toujours oser les creuser. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.