Il y a deux catégories d'utilisateurs de smartphone, et elles se reconnaissent au premier coup d'œil. Ceux dont le navigateur affiche une page unique, propre, refermée derrière eux. Et les autres, ceux chez qui la petite icône des onglets porte un nombre à deux ou trois chiffres, un compteur qui ne redescend jamais et que l'on regarde avec un mélange de culpabilité et de résignation. Si vous appartenez à la seconde catégorie, la phrase que vous entendez le plus souvent tient en trois mots : « fais un tri ».
Sauf que ce tri, vous ne le faites pas. Et l'explication ne se trouve probablement pas du côté de la paresse. Depuis une dizaine d'années, des équipes de recherche en interaction homme-machine s'intéressent précisément à ce comportement, qu'elles nomment sobrement la surcharge d'onglets. Ce qu'elles décrivent ressemble beaucoup moins à un défaut de rangement qu'à une stratégie mentale, imparfaite mais parfaitement logique.
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- Les onglets laissés ouverts fonctionnent comme une mémoire externe : ils tiennent lieu de rappel, de liste de tâches et de trace d'une réflexion en cours.
- Une étude présentée à la conférence CHI 2021 par des chercheurs de Carnegie Mellon décrit des coûts contradictoires : garder un onglet coûte de l'attention, le fermer coûte le risque de perdre le fil.
- Fermer devient difficile parce que l'onglet représente du temps déjà investi, et parce qu'une fois refermé il semble disparaître pour de bon.
- La bonne stratégie n'est pas de fermer plus vite, mais de transférer l'information ailleurs, dans un endroit conçu pour la garder.
Ce que des chercheurs ont vu en ouvrant les onglets des gens
Le travail de référence sur le sujet s'intitule When the Tab Comes Due et a été présenté en 2021 lors de la conférence CHI, le grand rendez-vous international de l'interaction homme-machine. L'équipe, rattachée à l'université Carnegie Mellon, ne s'est pas contentée d'un questionnaire. Les chercheurs ont mené des entretiens avec des travailleurs de l'information et ont passé en revue, avec eux, chacun des onglets ouverts sur leur machine, à plusieurs reprises sur une période de deux semaines. Autrement dit, ils ont demandé à des adultes de justifier, un par un, la présence de chaque page.
La conclusion tient en une idée simple. Les onglets ne sont pas des pages oubliées : ce sont des morceaux de tâches en cours. Les participants s'en servaient comme d'un modèle mental externalisé, une manière de projeter sur la barre du navigateur la structure d'un projet trop encombrant pour être tenu en tête. Un onglet, c'est une chose à finir, une décision à prendre, une comparaison à terminer. Le navigateur devient un gestionnaire de tâches improvisé, que personne n'a conçu pour cet usage.
Les chercheurs relèvent aussi un détail parlant : une part significative des personnes interrogées rapportait avoir déjà fait planter son navigateur ou son ordinateur à cause du nombre de pages ouvertes. La gêne était donc réelle, tangible, connue. Elle ne suffisait pourtant pas à faire fermer les onglets.
L'onglet sert de mémoire externe, et le cerveau adore ça
Ce comportement s'inscrit dans une tendance très générale : le délestage cognitif. Plutôt que de retenir une information, nous la confions à un support extérieur, un post-it, une alarme, une note vocale, une photo du numéro de place de parking. Le bénéfice est immédiat : la mémoire de travail, notoirement étroite, se libère pour autre chose.
Deux mécanismes bien documentés en psychologie expliquent pourquoi les tâches inachevées, elles, refusent de se laisser oublier. Le premier est l'effet Zeigarnik, du nom des travaux menés dans les années 1920 sur la mémorisation des tâches interrompues : ce qui n'a pas été terminé reste plus accessible en mémoire que ce qui a été mené à son terme. Le second, plus récent, est le résidu attentionnel décrit par la chercheuse Sophie Leroy dans une étude publiée en 2009 : lorsqu'on passe d'une tâche à une autre sans sentiment de clôture, une partie de l'attention reste accrochée à la précédente, et la performance sur la nouvelle en souffre.
Mis bout à bout, cela donne une situation cocasse. L'onglet ouvert est censé décharger la mémoire, mais comme il matérialise une tâche inachevée, il continue de tirer sur l'attention. On paie deux fois.
Pourquoi le doigt refuse de fermer
Fermer un onglet paraît gratuit. Ce n'est pas ce que ressent celui qui le fait. Les entretiens de l'équipe de Carnegie Mellon font remonter plusieurs freins qui se répètent d'un participant à l'autre, et qui sont faciles à reconnaître dans son propre usage.
| Le frein | Ce qui se passe dans la tête | La traduction concrète |
|---|---|---|
| Le coût déjà engagé | Trouver cette page a demandé du temps et plusieurs recherches | « Si je ferme, je devrai tout refaire » |
| L'effet trou noir | Une page rangée dans les favoris n'est jamais rouverte | « Le marque-page, c'est l'oubli définitif » |
| Le rappel implicite | L'onglet tient lieu de tâche à faire, sans avoir été noté nulle part | « Tant qu'il est là, je n'oublierai pas » |
| L'attachement à l'ensemble | La collection d'onglets représente un projet, une période, une envie | « Ce sont mes vacances de l'an prochain » |
Le plus intéressant est peut-être le troisième. L'onglet fait office de rappel, mais un rappel muet : il ne dit pas ce qu'il faut faire, ni pour quand, ni pourquoi. Les chercheurs le formulent ainsi : les onglets ne capturent pas la structure riche de la pensée de l'utilisateur. Ils gardent l'adresse, pas l'intention.
Un onglet laissé ouvert n'est pas une page que l'on garde, c'est une décision que l'on repousse.
Sur téléphone, le problème change de nature
Tout ce qui précède vaut pour l'ordinateur. Sur smartphone, trois différences aggravent nettement la situation.
- Les onglets sont invisibles. Sur un ordinateur, la barre se remplit et les titres rétrécissent : le désordre se voit, il finit par déranger. Sur téléphone, tout est rangé derrière une icône. Rien ne pousse à faire le ménage.
- Le plafond est très haut. Sur iPhone, Safari accepte jusqu'à 500 onglets par groupe, un seuil documenté par plusieurs guides techniques. Autant dire qu'aucune contrainte matérielle n'arrivera pour vous forcer la main.
- L'usage est fragmenté. On ouvre une page dans une file d'attente, dans les transports, entre deux notifications. La consultation est interrompue par nature, donc rarement terminée, donc rarement refermée.
À cela s'ajoute un point trop peu relevé : sur téléphone, beaucoup de pages sont ouvertes depuis une autre application, un message, un réseau social, un mail. Elles arrivent dans le navigateur sans que l'on ait vraiment décidé de les y mettre, et elles y restent par défaut.
Faut-il s'en inquiéter ?
Disons-le franchement : accumuler des onglets n'est pas un symptôme, et aucun manuel de psychiatrie ne recense la surcharge d'onglets. Pour l'immense majorité des gens, il s'agit d'un compromis d'usage, ni plus ni moins gênant qu'une pile de magazines sur une table basse.
Deux signaux méritent toutefois d'être écoutés. Le premier est l'inconfort : si l'ouverture du navigateur provoque une bouffée de découragement, si l'on évite l'icône des onglets comme on évite une boîte mail, le système coûte plus qu'il ne rapporte. Le second est la fonction du geste. Ouvrir un onglet pour plus tard peut aussi être une façon élégante de ne pas décider, de reporter un choix en lui donnant l'apparence du sérieux. Ce mécanisme, lui, est bien connu sous le nom de procrastination, et il ne se règle pas en changeant de navigateur. Précisons au passage que cet article informe et ne remplace pas un avis médical : si l'accumulation s'accompagne d'une anxiété qui déborde largement du téléphone, c'est un professionnel qu'il faut consulter, pas un tutoriel.
Six gestes pour redescendre sans rien perdre
L'objectif n'est pas d'atteindre zéro onglet, qui n'a aucune vertu en soi. Il est de rendre au navigateur son rôle, celui d'un outil de lecture, et de confier le rôle de mémoire à des endroits faits pour ça.
- Séparer les deux fonctions. Un onglet que l'on garde pour agir devient une ligne dans une application de notes ou de tâches, avec un verbe : appeler, comparer, réserver. Un onglet que l'on garde pour lire part dans la liste de lecture du navigateur.
- Écrire l'intention, pas l'adresse. C'est le point aveugle décrit par les chercheurs. Copier le lien ne suffit pas, il faut noter à côté ce que l'on comptait en faire. Sans cela, le lien deviendra illisible en trois jours.
- Utiliser les groupes d'onglets. Les navigateurs mobiles permettent de créer des ensembles nommés. Un groupe « déménagement » que l'on ouvre et referme d'un bloc vaut mieux que quarante pages mélangées.
- Fixer une date de péremption. Une page ouverte depuis plus d'un mois et jamais rouverte a démontré son inutilité. Elle peut partir sans examen.
- Fermer par lots, jamais un par un. L'appui long sur l'icône des onglets propose généralement de tout fermer d'un coup. Trier page par page est le meilleur moyen de ne rien fermer du tout.
- Faire confiance à l'historique. Le frein principal est la peur de ne pas retrouver. Or l'historique conserve les visites récentes et se cherche par mot-clé. Le savoir suffit souvent à débloquer le doigt.
Reste une consolation. Si vos onglets s'accumulent, c'est probablement que vous menez plusieurs choses de front et que vous refusez de les abandonner. Le problème n'est pas votre organisation, c'est l'outil : personne n'a jamais conçu une barre d'onglets pour tenir le rôle de mémoire, d'agenda et de liste d'envies. Le jour où vous donnerez à chacune de ces trois fonctions son propre endroit, le compteur redescendra tout seul.
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