C'est l'un des rares paradoxes de la psychologie que tout le monde a déjà vécu. Vous décidez de passer une soirée formidable, et la soirée tombe à plat. Vous partez en vacances avec la ferme intention de vous détendre, et vous rentrez tendu d'avoir mal profité. Vous prenez la résolution d'être enfin heureux, et vous devenez surtout très attentif à tout ce qui vous en empêche.
Longtemps, cette observation est restée du domaine du proverbe. Depuis une quinzaine d'années, elle a été testée expérimentalement, et les résultats sont plus précis qu'on ne l'imagine : ce n'est pas le bonheur qui pose problème, c'est la place que l'on donne à sa poursuite. Voici ce que montrent ces travaux, pourquoi le mécanisme fonctionne ainsi, et surtout la stratégie de rechange que la recherche a identifiée chez les personnes qui vont réellement bien.
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- Des travaux publiés dans la revue Emotion montrent que valoriser fortement le bonheur est associé à un bien-être plus faible, particulièrement dans les périodes où rien ne justifierait d'être malheureux.
- Le mécanisme central identifié est la déception face à ses propres émotions : on évalue son état au lieu de le vivre.
- La stratégie de rechange documentée s'appelle la priorisation de la positivité : organiser ses journées autour d'activités qui produisent naturellement des émotions agréables, sans viser le bonheur lui-même.
Le paradoxe, mesuré en laboratoire
Le travail de référence a été publié en 2011 dans la revue Emotion par la psychologue Iris Mauss et ses collègues, sous un titre parfaitement explicite : « Can seeking happiness make people unhappy? ». L'hypothèse des auteurs était contre-intuitive : plus une personne accorde d'importance au fait d'être heureuse, plus elle risque d'être déçue par ce qu'elle ressent, y compris dans des situations objectivement agréables.
Deux études distinctes ont testé cette idée. Dans la première, les participantes qui valorisaient le plus fortement le bonheur rapportaient un bien-être plus faible, mais uniquement lorsque leur niveau de stress de vie était bas. Détail crucial : dans les périodes difficiles, l'effet disparaissait. Autrement dit, valoriser le bonheur ne coûte pas cher quand la vie donne des raisons évidentes d'aller mal ; le coût apparaît quand tout va bien et que l'on se demande pourquoi on ne se sent pas mieux que cela.
La seconde étude a été expérimentale. Les chercheurs ont amené une partie des participantes à valoriser davantage le bonheur, puis les ont exposées à un contenu conçu pour susciter une émotion positive. Résultat : ce groupe a réagi moins positivement que le groupe témoin. Et l'analyse statistique a identifié ce qui expliquait l'écart : la déception des participantes vis-à-vis de leurs propres sentiments. Elles ne ressentaient pas moins de choses, elles jugeaient plus sévèrement ce qu'elles ressentaient.
Pourquoi viser le bonheur le fait fuir
Le mécanisme se comprend assez bien si l'on considère ce qu'implique un objectif. Poursuivre un but suppose trois opérations : définir une cible, mesurer l'écart avec la situation actuelle, ajuster son comportement. Ce triptyque fonctionne remarquablement pour perdre du poids ou apprendre l'espagnol. Il devient toxique lorsque la cible est un état émotionnel.
Se fixer le bonheur comme objectif oblige en effet à surveiller en permanence son propre état intérieur. Or ce contrôle a un coût : une part de l'attention qui pourrait être absorbée par le moment se consacre à l'évaluer. La conversation devient un examen, la promenade une performance, le week-end un bilan. La mesure de l'écart, elle, produit presque mécaniquement de la frustration, puisque aucun état réel ne correspond jamais tout à fait à l'image idéale que l'on s'en fait.
Un second effet a été documenté par la même équipe dans un travail ultérieur, également paru dans Emotion : la poursuite du bonheur peut aussi rendre plus seul. La logique est cohérente avec ce qui précède. Quand on cherche à optimiser son état intérieur, on regarde les autres comme des moyens d'y parvenir plutôt que comme des personnes, et la qualité du lien s'en ressent.
Le bonheur se comporte comme le sommeil : c'est un état que l'on peut préparer, jamais un objectif que l'on peut atteindre par la volonté.
Ce que privilégient les personnes heureuses
Ce constat aurait pu s'arrêter à un conseil inutilisable du type « arrêtez de vouloir être heureux ». La recherche est allée plus loin en cherchant ce que font, concrètement, les personnes qui vont bien. Un article publié en 2014 dans Emotion par Lahnna Catalino, Sara Algoe et Barbara Fredrickson a introduit pour cela une notion précise : la priorisation de la positivité.
La différence avec la valorisation du bonheur est subtile mais décisive. Valoriser le bonheur, c'est le placer très haut dans ses priorités abstraites, en juger sa vie et se demander si l'on en a assez. Prioriser la positivité, c'est autre chose : c'est prendre en compte, au moment de construire son emploi du temps, les activités qui produisent chez soi des émotions agréables. Pas des activités censées rendre heureux en général, mais celles qui, pour vous, fonctionnent réellement.
Dans cette étude menée auprès de plus de deux cents adultes de la population générale, cette tendance à organiser ses journées autour de ce qui procure naturellement des émotions positives était associée à un ensemble d'indicateurs de bien-être favorables, dont davantage d'émotions positives et moins de symptômes dépressifs. L'objectif n'est plus l'état émotionnel : c'est la situation. Et la situation, elle, se planifie.
| Valoriser le bonheur | Prioriser la positivité | |
|---|---|---|
| Objet visé | Un état intérieur | Des situations concrètes |
| Question posée | Est-ce que je suis heureux ? | Qu'est-ce que je mets dans ma semaine ? |
| Attention | Tournée vers soi et son ressenti | Tournée vers l'activité en cours |
| Effet de la comparaison | Déception face à l'écart avec l'idéal | Peu d'écart mesurable, donc peu de déception |
| Contrôle réel | Faible : on ne décide pas de ses émotions | Élevé : on décide de son agenda |
Cinq déplacements concrets
Passer de l'un à l'autre ne demande pas une révolution intérieure, mais un changement d'unité de mesure. Voici les traductions pratiques les plus directes de ce que décrit cette littérature.
- Remplacez la question du soir. Au lieu de « est-ce que j'ai passé une bonne journée ? », qui appelle une note, préférez « qu'est-ce que j'ai fait aujourd'hui qui m'a absorbé ? ». La seconde question porte sur un fait, pas sur un jugement.
- Programmez les activités, pas les humeurs. Une marche le mardi soir est une décision. Se sentir léger le mardi soir n'en est pas une.
- Fiez-vous à votre échantillon personnel. Ce qui fonctionne pour vous est rarement ce qui fait consensus. Notez pendant deux semaines les moments où le temps a passé vite, puis reconduisez ces situations.
- Réduisez le nombre de bilans. Évaluer son bien-être plusieurs fois par jour est le meilleur moyen de le faire baisser. Une fois par mois suffit largement.
- Protégez les activités partagées. Puisque la poursuite solitaire du bonheur tend à isoler, les activités qui impliquent d'autres personnes offrent une double protection.
Les limites et les nuances
Deux précisions s'imposent pour ne pas transformer ces résultats en nouvelle injonction. La première concerne leur portée : les études citées portent sur des échantillons occidentaux, souvent nord-américains, et plusieurs chercheurs ont souligné que le coût de la poursuite du bonheur pourrait dépendre du contexte culturel, notamment de la place plus ou moins individualiste accordée à cette quête. Ce paradoxe n'est donc pas une loi universelle.
La seconde tient à ce que ces travaux ne disent pas. Ils n'affirment pas qu'il faudrait renoncer à aller mieux, ni que vouloir changer sa vie serait vain. Ils décrivent un effet précis, celui d'une surveillance permanente de son propre état émotionnel. Rien n'interdit de vouloir une vie plus douce ; ce qui coûte, c'est de la noter en continu.
Enfin, une distinction élémentaire mérite d'être rappelée : ne pas se sentir heureux n'est pas la même chose qu'aller mal. Si la tristesse, la perte d'intérêt ou la fatigue durent plusieurs semaines et gênent le quotidien, la bonne réponse n'est pas une stratégie de bien-être. Cet article ne remplace pas un avis médical, et un professionnel de santé est alors le meilleur interlocuteur.
Le résumé le plus honnête de cette littérature tient sans doute en une phrase : le bonheur est un sous-produit, pas un livrable. Il apparaît quand l'attention est occupée ailleurs, dans une conversation, un effort, une tâche qui absorbe. C'est aussi pourquoi il s'évapore dès qu'on se retourne pour vérifier qu'il est bien là.
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