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Près du mur d'Hadrien, des latrines vieilles de 1 800 ans livrent leurs secrets

Neuf mètres de canalisation, cinquante prélèvements de sédiment et un microscope : c'est tout ce qu'il a fallu pour savoir ce dont souffraient les hommes chargés de garder la frontière nord de l'Empire romain. Le résultat, publié dans la revue Parasitology, complique sérieusement la légende de l'hygiène romaine.

Vestiges de murs romains en pierre sèche, alignements d'un ancien fort
Les forts du limes britannique ont conservé leurs réseaux d'évacuation, précieux pour la paléoparasitologie. Photo : Unsplash.

Le mur d'Hadrien a été élevé au début du IIe siècle pour tenir la frontière septentrionale de la province de Bretagne face aux peuples du nord, et il est resté en service jusqu'à la fin du IVe siècle. Sur cette ligne, le fort de Vindolanda, dans l'actuel Northumberland, est devenu l'un des sites archéologiques les plus productifs d'Europe, en grande partie grâce à ses sols gorgés d'eau, pauvres en oxygène, qui conservent le cuir, le bois et les matières organiques que les autres terrains détruisent.

Des chercheurs des universités de Cambridge et d'Oxford ont profité de cette conservation exceptionnelle pour poser une question rarement traitée : de quoi souffrait-on, concrètement, dans une garnison romaine ? Ils ont analysé les sédiments d'un drain de latrines du IIIe siècle. Résultat, publié dans Parasitology : trois parasites intestinaux, dont un jamais mis en évidence auparavant en Bretagne romaine.

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À retenir

  • Cinquante prélèvements ont été effectués le long d'un drain d'environ neuf mètres, qui évacuait les latrines collectives du complexe thermal vers un ruisseau situé au nord du site.
  • 28 % des échantillons contenaient des œufs d'ascaris ou de trichocéphale. Un troisième parasite a été détecté : Giardia duodenalis, une première pour la Bretagne romaine.
  • Un prélèvement rattaché à un fort antérieur, construit vers 85 et abandonné en 91 ou 92, contenait déjà les deux vers : la situation n'était pas nouvelle au IIIe siècle.

Une canalisation comme archive

L'idée peut surprendre : un égout constitue une source historique de premier ordre. Les œufs de certains vers intestinaux possèdent une coque très résistante, faite de plusieurs couches dont une de chitine, capable de traverser les siècles dans un sédiment humide et privé d'oxygène. Ils gardent une forme et des dimensions caractéristiques, si bien qu'un spécialiste peut identifier l'espèce au microscope optique, à quelques dizaines de micromètres près.

Les protozoaires, eux, ne laissent pas de coque reconnaissable. Pour les détecter, les équipes recourent à des tests immunologiques de type ELISA, qui repèrent des molécules propres au parasite plutôt que sa forme. C'est cette combinaison de microscopie et de biologie moléculaire, menée entre les laboratoires de Cambridge et d'Oxford, qui a permis de dresser le tableau complet.

Le choix des cinquante points de prélèvement le long des neuf mètres n'a rien d'anodin. Un drain n'est pas un dépôt homogène : le sédiment se répartit selon la pente, les zones de ralentissement, les curages successifs. Multiplier les prises réduit le risque de conclure à partir d'une poche isolée et donne une image moyenne de ce qui transitait par la canalisation.

Ce que contenait le sédiment

Sur les cinquante échantillons, 28 % renfermaient des œufs d'ascaris ou de trichocéphale, deux vers dits transmis par le sol. Ce chiffre ne mesure pas la proportion de soldats infectés : il indique la fréquence de détection dans le sédiment, une donnée qui dépend aussi de la conservation et du brassage. Il suffit toutefois à établir que ces parasites circulaient de façon banale dans la garnison.

Parasite Taille de l'adulte Mode de transmission Effets décrits
Ascaris, le ver rond 20 à 30 centimètres Ingestion d'œufs présents sur les aliments, l'eau ou les mains Troubles digestifs, malnutrition en cas d'infestation lourde
Trichocéphale Environ 5 centimètres Même voie oro-fécale Diarrhées, atteinte de la paroi du gros intestin
Giardia duodenalis Microscopique Eau ou aliments souillés Diarrhées prolongées, fatigue, perte de poids

Les trois agents partagent la même voie de contamination, dite oro-fécale : des matières fécales, même en quantité infime, finissent dans une bouche. Autrement dit, ce que révèle le drain de Vindolanda n'est pas une maladie exotique mais un défaut de séparation entre les déchets humains et la chaîne alimentaire.

Des thermes, des égouts, et pourtant

C'est le paradoxe qui donne tout son intérêt à l'étude. Les Romains avaient des aqueducs, des thermes, des latrines collectives et des réseaux d'évacuation, un niveau d'équipement qui ne serait pas retrouvé en Europe occidentale avant des siècles. On aurait pu s'attendre à ce que cet outillage sanitaire fasse reculer les parasites intestinaux. Les données archéologiques suggèrent l'inverse : ils restaient très présents.

Plusieurs explications, documentées par les travaux de paléoparasitologie, se combinent. Les latrines collectives étaient des banquettes percées de trous voisins, sans séparation, où l'on se nettoyait souvent avec une éponge montée sur un bâton partagée entre usagers. L'eau des thermes n'était pas renouvelée en permanence et pouvait servir à plusieurs bassins successifs. Surtout, les matières fécales étaient utilisées comme engrais sur les cultures, ce qui renvoyait directement les œufs vers les légumes consommés ensuite. Le circuit se refermait sur lui-même.

Une hypothèse plus ancienne, formulée à partir d'autres sites, ajoute une pièce au dossier : la diffusion du garum, cette sauce de poisson fermentée non cuite très prisée dans l'Empire, aurait pu contribuer à la propagation de certains ténias du poisson au-delà de leur aire d'origine. Elle reste discutée, mais elle illustre bien le principe : dans une société qui déplace des hommes et des denrées à l'échelle d'un continent, les parasites voyagent avec.

Les Romains n'ont pas inventé l'hygiène : ils ont inventé le confort sanitaire, ce qui n'est pas la même chose et n'a pas suffi à couper la chaîne de contamination.

Pourquoi la découverte de Giardia compte

Giardia duodenalis n'est pas un ver mais un protozoaire, un organisme unicellulaire qui s'accroche à la paroi de l'intestin grêle et perturbe l'absorption des nutriments. Chez l'humain moderne, il provoque des diarrhées qui peuvent se prolonger, des ballonnements, une fatigue marquée et un amaigrissement. Il se transmet principalement par l'eau, ce qui en fait un indicateur précieux : sa présence pointe vers une ressource en eau contaminée plutôt que vers un simple défaut d'hygiène des mains.

C'est la première fois qu'il est mis en évidence en Bretagne romaine, et cela change la lecture du site. Un fort de frontière dépend d'un approvisionnement en eau local. Si ce point d'eau reçoit, même par intermittence, des effluents humains ou animaux, tout l'effectif est exposé simultanément. À la différence des vers, dont le développement est lent, une contamination hydrique par Giardia peut affecter un grand nombre de personnes en quelques jours.

Pour une unité militaire, l'enjeu n'est pas anecdotique. Des diarrhées prolongées, une dénutrition chronique, une fatigue persistante réduisent l'endurance et la capacité de manœuvre. Une garnison chargée de tenir une frontière avec des effectifs limités ne pouvait pas se permettre de voir une partie de ses hommes durablement diminués.

Vindolanda dans un tableau plus large

Le site n'est pas un cas isolé. Des profils parasitaires comparables ont été relevés sur d'autres établissements militaires romains, à Carnuntum en Autriche, à Valkenburg aux Pays-Bas ou à Bearsden en Écosse. En revanche, les sites urbains de l'Empire livrent en général une diversité parasitaire supérieure, ce qui s'explique par la densité de population, la variété des approvisionnements et la circulation des voyageurs.

L'analyse d'un prélèvement rattaché au fort antérieur, bâti vers 85 et abandonné au début des années 90, apporte une profondeur temporelle bienvenue. Ascaris et trichocéphale y étaient déjà présents. Entre ce fort de bois du Ier siècle et le complexe de pierre du IIIe, l'équipement sanitaire s'est considérablement amélioré ; la charge parasitaire, elle, n'a pas disparu.

Ce que cette méthode apporte à l'histoire

La paléoparasitologie occupe une place particulière parmi les disciplines archéologiques. Les textes antiques décrivent des maladies avec un vocabulaire qui ne se traduit pas dans la nosologie moderne, et les ossements ne conservent que les affections qui touchent l'os. Les parasites, eux, laissent une trace directe, datable et identifiable à l'espèce près. Ils permettent d'atteindre le quotidien réel : ce que les gens mangeaient, avec quelle eau, dans quelles conditions d'assainissement.

Ces mêmes parasites n'ont pas disparu de la planète. L'ascaridiose et la trichocéphalose comptent encore aujourd'hui parmi les infections les plus répandues dans les régions où l'accès à l'assainissement reste limité, et la giardiase est signalée partout, y compris en Europe, notamment après consommation d'eau non traitée. Elles se diagnostiquent et se traitent, mais cela relève d'un médecin : cet article ne remplace pas un avis médical.

Reste l'image, curieusement moderne, que renvoie ce drain de neuf mètres. Une administration compétente, des ingénieurs capables de canaliser l'eau sur des kilomètres, des bains chauffés au bout du monde connu, et malgré tout des hommes qui souffraient de maux de ventre parce que le lien entre excréments et nourriture n'avait pas été compris. Il faudra attendre le XIXe siècle et la théorie microbienne pour que ce chaînon soit établi.

Science, découvertes et curiosités du réel : ce journal explore les histoires que tout le monde a envie de raconter à table. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.