Il existe peu d'endroits au monde où la préhistoire ressemble à une scène plutôt qu'à un inventaire. La grotte de Bàsura, à Toirano, dans l'arrière-pays ligure du nord-ouest de l'Italie, en fait partie. Sur son sol d'argile, des empreintes de pieds nus sont restées en place depuis la fin de la dernière glaciation, accompagnées de traces de mains et de marques noires laissées sur les parois.
Une première étude publiée en 2019 dans la revue eLife, menée sous la direction de Marco Romano, avait reconstitué la composition du groupe et sa façon de se déplacer. Une nouvelle recherche, publiée en 2026 dans Quaternary International dans le cadre du projet Bàsura Revisited, s'attaque à une question restée en suspens : avec quoi ces gens s'éclairaient-ils ? La réponse contredit l'image d'Épinal de la torche brandie à bout de bras.
1 Premier de la Classe.lol Le classement acheté des startups françaises. Ton rang = ce que tu verses. dès 0,30 € → en direct·1 294,80 € versés·40 startupsvoir les stats → PublicitéÀ retenir
- Les traces de Bàsura ont été datées par le radiocarbone autour de 14 700 à 14 000 ans avant le présent, à la fin du Paléolithique supérieur.
- L'étude de 2019 décrit cinq individus pieds nus : deux adultes, un préadolescent d'environ 8 à 11 ans et deux jeunes enfants, d'environ 3 et 6 ans.
- Les charbons analysés proviennent de rameaux de pin de moins de deux ou trois centimètres de diamètre, et non de grosses branches taillées en torche.
- L'expérimentation montre que deux brindilles enflammées suffisent à guider un petit groupe en file indienne, avec une portée d'environ dix mètres une fois l'œil adapté.
Une grotte ligure qui a gardé les pas
Bàsura n'est pas une grotte ornée comme Lascaux ou Chauvet. Sa valeur tient à autre chose : elle a conservé la trace du mouvement. L'étude de 2019 recense environ 180 empreintes et traces réparties dans plusieurs zones de la galerie principale et de la salle la plus profonde, connue sous le nom de Sala dei Misteri. Les scientifiques y ont relevé des empreintes de pieds, des marques de mains posées dans l'argile, et des traces charbonneuses laissées par des doigts sur la roche.
La datation repose sur des charbons prélevés dans la cavité, qui ont livré des âges radiocarbone de 12 310 et 12 370 ans avant le présent, avec une incertitude de 60 ans, ce qui correspond après calibration à une fourchette d'environ 14 700 à 14 000 ans. À cette période, la région sortait lentement du dernier maximum glaciaire, dans un paysage encore largement ouvert où le pin dominait.
Cinq marcheurs, pieds nus, dont trois enfants
La reconstitution la plus frappante concerne la composition du groupe. À partir de la taille et de la morphologie des empreintes, l'équipe a identifié cinq individus : deux adultes, un préadolescent situé entre 8 et 11 ans, et deux enfants dont l'un d'environ 3 ans. Tous marchaient pieds nus. Ce détail suffit à faire tomber une idée reçue : la fréquentation des profondeurs n'était pas réservée à des adultes initiés.
Le trajet imposait un passage difficile. À une dizaine de mètres dans le couloir principal, le plafond descend sous 80 centimètres, obligeant à progresser à quatre pattes. Les empreintes de mains et de genoux relevées à cet endroit constituent, selon les auteurs de 2019, la première démonstration formelle d'une reptation dans le registre des traces humaines fossiles. Les traces les plus profondes se situent à quelque 150 mètres de ce qui était alors l'ouverture de la cavité.
La préhistoire ne laisse presque jamais voir un geste. Ici, elle laisse voir un déplacement, avec ses hésitations, ses appuis et ses arrêts.
La lumière : pas des torches, des brindilles
C'est ici qu'intervient l'étude de 2026. L'équipe a combiné analyse des pollens, détermination anatomique des charbons, fouille et expérimentation. Le verdict des charbons est net : les fragments proviennent très majoritairement de rameaux jeunes, de type pin sylvestre, dont le diamètre reste inférieur à deux ou trois centimètres. Autrement dit, du petit bois, cueilli sur des arbres vivants puis séché avant l'usage, utilisé isolément ou lié en menus fagots.
Cela va à l'encontre de l'hypothèse retenue jusque là, qui imaginait de grosses branches enflammées faisant office de flambeaux. Le contraste est net entre le geste que l'on projetait et celui que le matériau documente.
| Ce que l'on imaginait | Ce que montrent les charbons | Conséquence pratique |
|---|---|---|
| De grosses branches taillées en torche | Des rameaux de moins de deux à trois centimètres | Matériau abondant, ramassé et préparé sans outil |
| Une flamme haute et vive | Une flamme petite, tenue près du sol | Moins d'éblouissement, meilleure vision du relief |
| Un porteur unique ouvrant la marche | Des unités de lumière multipliables | Chacun peut porter sa propre source |
| Une forte consommation de bois | Une consommation économe | Autonomie prolongée en profondeur |
Ce que l'expérimentation a montré
Pour vérifier la plausibilité de l'hypothèse, les chercheurs ont reproduit le dispositif. Selon la présentation qu'ils en font, une paire de brindilles enflammées procurait à cinq personnes assez de lumière pour avancer en file indienne, avec une portée visuelle d'une dizaine de mètres une fois les yeux adaptés à l'obscurité. La flamme reste modeste, mais elle est suffisante, et surtout elle est régulière.
Les auteurs insistent sur deux avantages contre-intuitifs. Une petite flamme éblouit moins, ce qui préserve la vision nocturne et permet de lire le sol, un point capital quand on progresse pieds nus sur de l'argile glissante. Et elle consomme peu de combustible, ce qui autorise une présence prolongée dans les profondeurs et, surtout, garantit de quoi ressortir. Descendre est facile. Remonter sans lumière ne l'est pas.
Un chien, vraiment ?
Le compagnon à quatre pattes mérite une mise au point. Les publications parlent d'empreintes de canidés, souvent associées aux traces humaines dans la cavité. Le terme est volontairement prudent : distinguer un loup d'un chien domestique à partir d'une seule empreinte reste délicat, car les critères morphologiques se recouvrent largement et l'état de conservation joue beaucoup.
Ce que l'on peut dire sans forcer le trait, c'est que la chronologie n'a rien d'incompatible avec la présence d'un animal déjà associé aux groupes humains. La domestication du chien est bien attestée en Europe à la fin du Paléolithique. Mais entre « des empreintes de canidé accompagnent celles des humains » et « le chien de la famille suivait le groupe », il y a un pas que les données archéologiques ne permettent pas de franchir avec certitude.
Un autre habitant fréquentait la grotte : l'ours. Les publications signalent des empreintes et des zones d'hibernation encore lisibles, avec des nids d'adultes et de jeunes. Rien n'indique une rencontre, les traces n'étant pas nécessairement contemporaines. Mais cela donne la mesure du lieu : une cavité vivante, occupée par d'autres qu'eux.
Pourquoi descendre si loin
La question de fond reste ouverte. On n'habite pas à 150 mètres sous terre : pas de lumière, pas d'air renouvelé, pas de gibier. Les hypothèses avancées pour ce type de fréquentation profonde tournent autour de trois familles d'explications, qui ne s'excluent pas.
- L'exploration : reconnaître un espace, en tester les limites, comme le suggère la progression jusqu'au fond de la cavité.
- La collecte : prélever de l'argile, de l'eau ou des concrétions, matières que l'on ne trouve qu'en profondeur.
- Le geste social ou symbolique : les marques de mains, dont certaines paraissent délibérées, orientent les auteurs de 2019 vers une activité qui dépasse la simple visite.
Ce qui rend Bàsura précieux, c'est que la présence d'enfants très jeunes cadre mal avec l'idée d'une expédition périlleuse réservée à quelques initiés, et cadre bien avec celle d'un déplacement collectif, préparé, où l'on emmène tout le monde. Les brindilles de pin renforcent cette lecture : une technologie d'éclairage simple, économe, reproductible, que chacun pouvait porter.
Reste le vertige de l'échelle. Quatorze mille ans séparent ce petit groupe de nous, et pourtant l'essentiel de la scène se comprend sans effort : on entre, on rampe, on avance à la file, on s'éclaire avec ce qu'on a ramassé dehors, on garde de quoi ressortir. La science ne fait ici que rendre lisible une prudence très ordinaire.
Sciences, environnement, archéologie : ce journal explore les découvertes qui changent notre regard sur le monde. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.
