Le 2 octobre 1977, sur le campus de l'université d'État de l'Iowa, à Ames, au beau milieu de la Corn Belt américaine, les participants d'un congrès scientifique s'approchent d'un invité d'honneur inhabituel. Ce n'est ni un lauréat du Nobel ni un ministre : c'est un bloc de glace d'une tonne, arraché quelques jours plus tôt à un glacier d'Alaska. Des éclats en ont été détachés et ont fini dans les verres des convives.
La mise en scène n'était pas gratuite. Le congrès s'intitulait, sans la moindre ironie, Première conférence internationale sur l'utilisation des icebergs pour la production d'eau douce, la modification du climat et autres applications. Son financeur principal était un prince saoudien, et son objectif tenait en une phrase que tout le monde a d'abord prise pour une plaisanterie : aller chercher un iceberg en Antarctique et le remorquer jusqu'à la péninsule Arabique pour en faire de l'eau potable.
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- Le prince Mohammed ben Faisal Al Saoud a financé en octobre 1977 le premier congrès international consacré à l'exploitation des icebergs, à hauteur d'environ 50 000 dollars, et fondé la société Iceberg Transport International.
- Un bloc d'une tonne prélevé sur le glacier de Portage, en Alaska, a été acheminé par avion puis par camion frigorifique jusqu'au campus de l'Iowa, à des milliers de kilomètres de la mer.
- L'étude de faisabilité a conclu qu'aucun iceberg ne survivrait au passage de l'équateur. Faute de soutien, le projet a été abandonné.
- En 2011, une simulation numérique menée avec Dassault Systèmes a montré qu'un iceberg de 7 millions de tonnes pouvait rejoindre les Canaries en environ 140 jours. La démonstration reste virtuelle.
Octobre 1977 : une tonne de glace au milieu des champs de maïs
Tout part d'un constat simple : l'Arabie saoudite manque d'eau douce et regorge d'argent, tandis que l'Antarctique produit chaque année des milliards de tonnes d'eau douce solide dont personne ne fait rien. Mohammed ben Faisal Al Saoud, fils du roi Faisal, a dirigé l'administration du dessalement de son pays avant de quitter ses fonctions en 1977. Il connaît donc précisément le coût énergétique de la transformation d'eau de mer en eau potable, et l'idée de la glace gratuite le poursuit.
Pour convaincre, il choisit la démonstration physique plutôt que la présentation. Une équipe de plongeurs prélève un bloc d'environ une tonne sur le glacier de Portage, en Alaska. Il est héliporté, puis acheminé par avion de ligne jusqu'à Anchorage, transféré vers Minneapolis, et achevé le voyage en camion frigorifique jusqu'au campus. L'opération n'a aucun intérêt scientifique en soi. Elle a un intérêt rhétorique évident : elle prouve qu'une masse de glace peut voyager très loin, sur des trajets absurdes, sans disparaître.
Le prince aurait pris à sa charge l'essentiel du budget du congrès, environ 50 000 dollars de l'époque. Quinze jours plus tard, le 17 octobre 1977, il présentait son projet à Londres. Sa société, Iceberg Transport International, était née.
Pourquoi l'idée n'avait rien d'absurde
Le premier réflexe est de sourire. Le second, en général, est de vérifier les ordres de grandeur, et c'est là que le projet cesse d'être ridicule.
- Un iceberg est de l'eau douce. Il ne provient pas de la mer gelée mais d'un glacier, formé par la compaction de neige tombée sur le continent. La ressource est directement potable, sans dessalement.
- Les volumes sont considérables. Une tonne d'eau occupe un mètre cube. Un iceberg de sept millions de tonnes représente donc sept milliards de litres, soit l'équivalent d'un petit lac de barrage.
- La glace se défend bien. Faire fondre un kilogramme de glace consomme une quantité d'énergie considérable, la fameuse chaleur latente de fusion. Une masse compacte oppose une inertie thermique redoutable, d'autant que sa surface de contact rapportée à son volume diminue quand elle grossit.
- La flottaison joue en faveur du remorqueur. La glace est légèrement moins dense que l'eau de mer : environ neuf dixièmes du volume se trouvent sous la surface, mais la masse est portée par la poussée d'Archimède, pas par le câble.
Ces arguments avaient d'ailleurs déjà retenu l'attention des institutions américaines. Dès 1973, la RAND Corporation avait remis à la National Science Foundation un rapport d'une quatre vingt dizaine de pages examinant sérieusement la question. Il identifiait les régions en déficit hydrique aigu, le sud ouest pacifique des États Unis, le Chili, le Moyen Orient, avançait un coût de l'ordre de 8 dollars pour mille mètres cubes d'eau douce livrée en Californie, et proposait de remorquer non pas un bloc isolé mais un train étroit d'icebergs tabulaires de 300 à 600 mètres de large, sur une longueur totale d'une vingtaine de kilomètres.
Le projet du prince, en chiffres
Les ambitions affichées par Iceberg Transport International donnent la mesure de l'époque. La cible n'était pas un glaçon symbolique mais un iceberg tabulaire couvrant l'équivalent d'une quarantaine de terrains de football, sur environ 250 mètres de profondeur, soit de l'ordre de 105 millions de mètres cubes d'eau. Parmi les solutions de propulsion étudiées figurait une roue à aubes de très grande dimension alimentée par une source nucléaire. Les promoteurs annonçaient une première livraison possible dès 1979 et affirmaient que la méthode pouvait doubler la ressource mondiale en eau douce mobilisable, une promesse qui relevait davantage de la communication que du calcul.
| Paramètre | Iceberg Transport International, 1977 | Projet Ice Dream, simulation 2011 |
|---|---|---|
| Origine de la glace | Antarctique | Zone de Terre Neuve et du Groenland |
| Destination | Péninsule Arabique | Îles Canaries |
| Volume visé | Environ 105 millions de mètres cubes | Environ 7 millions de tonnes |
| Moyen de traction | Solutions à l'étude, dont une roue à aubes de forte puissance | Un seul remorqueur de 130 tonnes de traction |
| Durée annoncée | Livraison espérée dès 1979 | Environ 140 jours de convoyage |
| Statut | Abandonné après l'étude de faisabilité | Validé en simulation, jamais réalisé en mer |
Ce qui a fait capoter le rêve
L'étude de faisabilité commandée par le prince a rendu un verdict sans appel sur le trajet envisagé : aucun iceberg ne survivrait au passage de l'équateur. Les eaux tropicales sont chaudes, la houle érode les flancs, et un bloc affaibli finit par se fracturer sous son propre poids, un phénomène que les glaciologues connaissent bien. Un iceberg n'est pas un cube homogène : c'est une masse fissurée qui répond à la fonte différentielle en se retournant ou en se disloquant.
À cette limite physique s'est ajoutée une limite politique. Le projet n'a pas reçu le soutien de la famille régnante saoudienne, ce qui l'a privé du seul financement capable de le porter. Le prince Mohammed ben Faisal s'est ensuite tourné vers d'autres activités, et Iceberg Transport International est restée dans l'histoire comme une des plus belles tentatives industrielles jamais menées sur une idée que personne n'a réussi à tuer complètement.
Remorquer un iceberg n'a jamais vraiment buté sur la physique. Le projet a buté sur l'arithmétique : la glace est gratuite, mais le remorqueur, lui, se paie tous les jours pendant des mois.
2011 : la simulation qui a relancé l'idée
L'histoire aurait pu s'arrêter là sans un ingénieur français, Georges Mougin. Formé aux opérations polaires, il a notamment travaillé à la transformation d'un mouilleur de mines américain en navire polaire, le Commandant Charcot, et côtoyé Paul Émile Victor. Il a suivi de près l'aventure des années 1970, et n'a jamais lâché le sujet.
Au début des années 2000, il obtient le soutien de Dassault Systèmes, qui met à disposition ses outils de modélisation et de simulation en trois dimensions dans le cadre de son mécénat. L'objectif n'est plus de convaincre par un bloc de glace dans un verre, mais de tester numériquement le convoyage, en intégrant courants, températures de surface, houle et consommation du remorqueur.
Les résultats publiés en 2011 ont surpris jusqu'aux sceptiques. Selon ces simulations, un iceberg d'environ sept millions de tonnes pouvait rejoindre les îles Canaries en à peu près 140 jours, tiré par un seul remorqueur de 130 tonnes de traction, à condition de partir au bon moment et d'exploiter les courants au lieu de lutter contre eux. La pièce maîtresse était une jupe isotherme, une ceinture souple déployée autour du bloc pour protéger sa partie immergée et limiter la fonte. À l'arrivée, environ quatre millions de tonnes d'eau douce subsistaient, de quoi couvrir la consommation annuelle de plusieurs dizaines de milliers de personnes, pour un budget annoncé autour de onze millions et demi de dollars.
Fujairah, Le Cap : les héritiers du projet
Depuis, l'idée refait surface à chaque crise de l'eau. Aux Émirats arabes unis, l'entrepreneur Abdulla Alshehi a annoncé en 2017 vouloir remorquer un iceberg antarctique jusqu'à Fujairah, sur le golfe d'Oman, avec un point de prélèvement envisagé près de l'île Heard, au niveau du cinquante troisième parallèle sud. Le projet n'a pas trouvé de financement, l'intéressé ayant évoqué les conséquences de la pandémie puis le tarissement d'investissements liés à la guerre en Ukraine.
En Afrique du Sud, le spécialiste du sauvetage maritime Nicholas Sloane a relancé le sujet après l'épisode dit du jour zéro, en 2018, lorsque Le Cap a failli couper l'eau à ses habitants. Son plan visait un iceberg d'une centaine de millions de tonnes capturé vers l'île Gough, à quelque 2 400 kilomètres de la ville, avec un taux de récupération espéré de 63 % et une production pouvant atteindre 150 millions de litres par jour.
Les objections des océanographes restent les mêmes qu'en 1977, et elles portent moins sur le trajet que sur l'arrivée. Le modélisateur Alan Condron, de l'institut océanographique de Woods Hole, a souligné qu'un iceberg amarré près d'une côte tempérée se disloquerait en quelques semaines, voire en quelques jours. Il faudrait alors capter l'eau de fonte plus vite qu'elle ne se disperse dans la mer, ce qui suppose une infrastructure portuaire entièrement dédiée qu'aucun projet n'a jamais construite.
Ce que ce dossier dit vraiment de nos besoins en eau
Près de cinquante ans après le bloc de glace de l'Iowa, aucun iceberg n'a jamais été livré à un pays assoiffé. Pendant ce temps, le dessalement par osmose inverse est devenu une industrie mature, dont le coût par mètre cube a fortement baissé et dont les installations tournent en continu, sans dépendre de la saison, du courant ou de l'état d'un bloc de glace. C'est la réponse qui a gagné, non parce qu'elle était la plus spectaculaire, mais parce qu'elle était pilotable.
Le remorquage d'icebergs conserve pourtant une valeur qui n'est pas seulement anecdotique. Il oblige à regarder en face une réalité rarement formulée : dans un monde où l'eau douce devient un enjeu stratégique, les projets les plus extravagants finissent toujours par revenir sur la table, et ils reviennent d'autant plus vite que la pénurie se rapproche. Le prince de 1977 n'était pas un excentrique isolé. Il était simplement en avance sur une question que nous n'avons toujours pas réglée.
Grands projets, science et histoires que l'on croyait connaître : ce journal va voir ce qu'il y a derrière le titre. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.
