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Sept millions de panneaux solaires dans un désert chinois font réapparaître la végétation

À 3 000 mètres d'altitude sur le plateau tibétain, un océan de modules photovoltaïques recouvre une plaine de sable et de gravier. Sous les rangées, l'herbe est revenue, au point qu'il a fallu faire venir des troupeaux pour la tondre. Les travaux publiés sur le site décrivent un effet réel, mais moins simple qu'il n'y paraît.

Rangées de panneaux photovoltaïques alignées sur un sol aride de désert
Les rangées de modules créent au sol une mosaïque d'ombre et de lumière qui modifie le microclimat. Photo : Unsplash.

Le lieu s'appelle Talatan, dans le district de Gonghe, au sein de la préfecture autonome tibétaine de Hainan, province du Qinghai, dans le nord-ouest de la Chine. C'est une plaine d'altitude, à quelque 3 000 mètres au-dessus du niveau de la mer, balayée par le vent, glaciale l'hiver, écrasée de rayonnement solaire l'été. Un terrain sans grand intérêt agricole, ce qui en fait un terrain idéal pour poser des panneaux.

Depuis le lancement des travaux en 2011, l'installation n'a cessé de s'étendre. Le complexe couvre aujourd'hui environ 420 kilomètres carrés, pour une puissance installée qui atteignait 21 gigawatts en mars 2026, et une production annuelle moyenne supérieure à 18 000 gigawattheures. Mais l'histoire qui fait le tour du monde n'est pas celle des mégawatts : c'est celle de l'herbe qui a poussé dessous.

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À retenir

  • Sous les modules, l'ombre et l'abri du vent réduisent l'évaporation et stabilisent la température du sol. Des travaux menés par l'université de technologie de Xi'an décrivent une nette amélioration de l'état écologique sous les panneaux.
  • La végétation est devenue si abondante qu'un pâturage organisé a été mis en place, avec plus de 20 000 moutons chargés de limiter la hauteur de l'herbe.
  • Attention à la généralisation : sur l'ensemble du plateau, une partie seulement des sites photovoltaïques voit sa couverture végétale progresser, et l'eau utilisée pour laver les panneaux explique une part importante du verdissement observé.

Sept millions de panneaux, vraiment ?

Le chiffre circule partout, et il mérite d'être posé calmement. Aucun décompte officiel de modules n'est publié pour l'ensemble du complexe. Le chiffre de sept millions constitue un ordre de grandeur cohérent avec l'une des tranches du parc, pas avec sa taille actuelle : rapportée à 21 gigawatts et à la puissance unitaire des modules récents, l'installation complète en compte vraisemblablement plusieurs dizaines de millions. Ce qui est solidement documenté, en revanche, ce sont la surface, la puissance et la production. Retenons donc ce que l'on sait : une emprise quatre fois plus étendue que Paris intra-muros, entièrement pavée de verre et d'acier.

Ce que l'ombre fait à un sol de désert

Le mécanisme est physiquement simple, et c'est ce qui le rend intéressant. Sur un plateau d'altitude, le rayonnement solaire est brutal : l'air est raréfié, il filtre peu, et le sol nu peut monter très haut en température au milieu de la journée avant de plonger la nuit. Cette amplitude tue les jeunes pousses et accélère la perte d'eau.

Une rangée de panneaux change trois choses à la fois. Elle intercepte une grande partie du rayonnement direct, ce qui abaisse la température de surface et ralentit l'évaporation. Elle coupe le vent au niveau du sol, ce qui limite l'érosion éolienne et la mise en suspension du sable. Et elle redistribue l'eau : la pluie ruisselle sur le verre et tombe en ligne au pied des rangées, créant des bandes plus humides que le reste du terrain. Sur une surface où la contrainte principale est le manque d'eau disponible pour les racines, ces trois effets combinés suffisent à faire basculer un milieu.

Une fois quelques graminées installées, une boucle vertueuse démarre : les racines fixent le sable, la matière organique s'accumule, la capacité de rétention en eau augmente, et le sol devient plus accueillant pour la génération suivante. Ce que l'on observe à Talatan n'est pas un miracle mais un effet d'ombrage bien connu des agronomes, appliqué à une échelle inédite.

Ce que mesurent les études

Plusieurs équipes se sont penchées sur le site. Des chercheurs de l'université de technologie de Xi'an ont évalué la santé écologique du terrain à l'aide d'une grille de 57 indicateurs, en comparant trois situations : sous les panneaux, dans la zone de transition en bordure du parc, et dans le désert resté intact. Les scores obtenus placent nettement l'espace sous modules en tête.

Zone évaluée Score de santé écologique Lecture
Sous les panneaux 0,4393 Sol et couvert végétal nettement améliorés
Zone de transition 0,2858 Effet de bordure, léger gain
Désert non aménagé 0,2802 État de référence

Dans le même registre, l'analyse du sol situé directement sous les modules montre une teneur en eau très supérieure à celle du terrain découvert, et un classement qui passe d'un état jugé médiocre à un état intermédiaire. Une autre étude, publiée en 2025 dans Environmental Research Letters, élargit la focale et constate que les centrales solaires du Qinghai augmentent la verdeur de la végétation, avec un effet perceptible jusqu'à environ un kilomètre au-delà de l'emprise clôturée.

Le panneau solaire ne fabrique pas d'eau, il en économise : sur un plateau désertique, cela suffit parfois à faire la différence entre un caillou nu et une touffe d'herbe.

Les moutons photovoltaïques

Le succès a créé un problème très concret. Une herbe qui pousse trop haut finit par ombrager le bas des modules, ce qui fait chuter leur rendement, et par constituer une masse sèche inflammable en fin de saison. Il fallait donc tondre 420 kilomètres carrés.

La solution retenue est ancienne : le pâturage. Plus de 20 000 moutons sont aujourd'hui menés entre les rangées, surnommés localement « moutons photovoltaïques ». Les premières installations avaient des modules trop bas pour laisser passer les animaux ; la conception a été revue pour les rehausser et intégrer le troupeau au fonctionnement normal du parc. Le dispositif remplit plusieurs fonctions d'un coup : entretien de la végétation, réduction du risque d'incendie, protection du rendement, et revenu complémentaire pour les éleveurs de la région. C'est une forme d'agrivoltaïsme, la cohabitation d'une production électrique et d'une activité agricole sur la même parcelle.

Un désert d'altitude n'est pas un Sahara

Pour comprendre pourquoi l'effet est aussi net ici, il faut regarder le milieu de départ. Talatan n'est pas un désert chaud hyperaride. C'est un désert froid de haute altitude, installé sur d'anciens dépôts sableux et lacustres, avec un hiver rigoureux, une saison de croissance courte et un vent quasi permanent. Les précipitations y sont faibles, mais elles existent : il tombe assez d'eau pour qu'une végétation basse puisse s'installer, à condition que cette eau ne reparte pas immédiatement dans l'atmosphère.

C'est précisément le levier sur lequel agissent les panneaux. Dans un désert où il ne pleut presque jamais, ombrager le sol ne servirait pas à grand-chose : on protégerait une réserve d'eau inexistante. Ici, l'ombre conserve une ressource qui existe déjà mais qui s'évaporait avant d'être utilisable par des racines. C'est la raison pour laquelle le résultat de Talatan ne se transpose pas mécaniquement à n'importe quel désert du globe, et pourquoi les évaluations sérieuses insistent tant sur les conditions initiales.

S'ajoute un effet retour souvent oublié, favorable à l'exploitant. Un sol nu et sableux soulève de la poussière, qui se dépose sur le verre et fait chuter la production. Un sol tenu par des racines soulève beaucoup moins de particules. La végétation qui s'installe sous les rangées améliore donc, indirectement, le rendement de la centrale et réduit la fréquence des lavages. Producteur d'électricité et couvert végétal finissent par avoir intérêt l'un à l'autre.

La nuance que les images ne montrent pas

Il serait tentant d'en conclure que couvrir les déserts de panneaux les fera reverdir. Les données invitent à plus de prudence. En élargissant l'analyse à l'ensemble des installations photovoltaïques du plateau du Qinghai et du Tibet, une évaluation comparative montre que la couverture végétale progresse sur environ 56 % des sites, mais recule sur les 44 % restants par rapport aux terrains voisins. L'humidité du sol expliquerait à elle seule près de 62 % de cet écart.

Deuxième point, plus embarrassant : sur les sites où la végétation gagne du terrain, plus de la moitié du verdissement apparent serait attribuable à l'eau utilisée pour nettoyer les panneaux. Dans un environnement aride, laver régulièrement des millions de mètres carrés de verre revient à irriguer, même involontairement. L'effet observé n'est donc pas seulement climatique et passif : il repose en partie sur un apport d'eau prélevé ailleurs, ce qui pose la question de sa soutenabilité à long terme et de son bilan hydrique réel.

Ce qu'il faut en retenir pour les projets solaires en zone sèche

L'expérience de Talatan est précieuse, à condition de la lire pour ce qu'elle est. Elle démontre qu'une centrale solaire n'est pas nécessairement un sol stérilisé, et qu'un aménagement bien conçu peut améliorer localement le milieu au lieu de le dégrader. Elle rappelle aussi que le résultat dépend étroitement du contexte : la pluviométrie de départ, la nature du sol, la hauteur des modules, la gestion du pâturage et la consommation d'eau de lavage font toute la différence entre un site qui reverdit et un site qui s'appauvrit.

Quelques enseignements se dégagent pour les projets comparables :

Reste une image difficile à oublier : celle d'un troupeau de moutons progressant à l'ombre des panneaux, sur une terre où, il y a quinze ans, le vent ne rencontrait rien.

Science, découvertes et curiosités du réel : ce journal explore les histoires que tout le monde a envie de raconter à table. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.