Psychologie · Le journal

Dire « pas de souci » à tout bout de champ n'est pas si anodin : ce que ce réflexe révèle

Trois mots que l'on prononce des dizaines de fois par semaine, au téléphone, au comptoir, en réunion. L'Académie française les juge fautifs, l'usage les a imposés partout, et leur mécanique interne mérite qu'on s'y arrête une minute.

Deux personnes en pleine conversation autour d'une table dans un café
Une formule de politesse qui installe une inquiétude avant de la nier. Photo : Unsplash.

« Je peux vous rappeler dans dix minutes ? » « Pas de souci. » « Désolé, j'ai deux minutes de retard. » « Pas de souci. » « Vous pouvez me renvoyer la pièce jointe ? » « Pas de souci. » En une matinée de travail ordinaire, la formule revient plus souvent que « oui », qu'elle a d'ailleurs largement remplacé. Elle a aussi supplanté « pas de problème », qui occupait la même fonction dix ou vingt ans plus tôt.

On la prononce sans y penser, ce qui est la définition même d'un réflexe de langage. Et comme tous les tics de langage, elle finit par attirer l'attention : certains la trouvent chaleureuse, d'autres l'entendent comme une petite agression polie. L'Académie française, elle, a tranché depuis longtemps. Le plus intéressant se situe toutefois ailleurs que dans la question du bon usage : dans ce que cette construction fait à la conversation, et dans ce qu'elle dit, ou pas, de celui qui l'emploie.

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À retenir

  • Dans sa rubrique « Dire, ne pas dire », l'Académie française classe « pas de souci » parmi les emplois fautifs : le mot « souci » y est pris à tort au sens de difficulté ou d'objection.
  • Les formulations qu'elle recommande à la place sont simples : « oui », « cela ne pose pas de difficulté », « ne vous inquiétez pas », « rassurez-vous ».
  • La formule est une négation : pour rassurer, elle commence par introduire dans l'échange l'idée qu'il aurait pu y avoir un souci.
  • Ce que le réflexe révèle relève surtout de l'époque et du milieu professionnel. Y voir un diagnostic de personnalité serait aller très au-delà de ce que l'on sait.

Ce que dit l'Académie française

La position institutionnelle est nette et ancienne. Dans sa rubrique « Dire, ne pas dire », lancée en 2011 pour recenser les emplois fautifs, les néologismes et les anglicismes, l'Académie française consacre une entrée à cette formule. Le reproche porte sur le sens du mot : « souci » désigne une inquiétude, une préoccupation, pas une difficulté matérielle ni une objection. Employer « pas de souci » pour signifier son accord revient donc à faire dire au mot autre chose que ce qu'il dit.

L'institution propose des équivalents selon le contexte : un simple « oui » quand il s'agit d'acquiescer, « cela ne pose pas de difficulté » quand il s'agit d'écarter un obstacle pratique, « ne vous inquiétez pas » ou « rassurez-vous » quand il s'agit effectivement d'apaiser quelqu'un. Trois usages distincts, que la formule unique aplatit en un seul.

Précision utile : ces recommandations ne sont pas des règles opposables. L'Académie décrit un bon usage, elle ne légifère pas sur la langue parlée, et l'immense majorité des locuteurs continuera à dire « pas de souci » sans en éprouver la moindre gêne. La remarque garde toutefois sa valeur d'observation : la formule a bien détourné un mot de son sens.

D'où vient l'expression

Son origine exacte n'est pas documentée avec certitude, et il faut se méfier des explications trop nettes qui circulent à son sujet. L'hypothèse la plus souvent avancée est celle d'un décalque de l'anglais, « no worries » ou « no problem », passé dans l'usage français par la publicité, les séries et le langage professionnel. Rien ne permet de l'affirmer avec certitude.

Ce que l'on constate en revanche, c'est le mouvement de remplacement. « Pas de problème » a d'abord chassé le simple « oui » ou « je vous en prie ». Puis « pas de souci » a chassé « pas de problème », vraisemblablement parce que le mot « problème » sonnait lui-même trop problématique. La langue a donc adouci deux fois de suite la même construction, sans jamais toucher à sa structure.

Le vrai problème de « pas de souci » : c'est une négation

Voilà le point qui rend la formule intéressante. Pour dire oui, elle passe par non. Elle convoque un souci, puis le nie. Or, en matière de compréhension du langage, nier n'est pas neutre.

Les recherches en psycholinguistique sur le traitement de la négation ont donné lieu à un débat toujours ouvert. Un modèle classique, formulé au début des années 2000, propose que comprendre un énoncé négatif se fasse en deux temps : le lecteur se représente d'abord la situation niée, puis la situation réelle. Des travaux plus récents, appuyés sur le suivi des mouvements oculaires, contestent cette séquence et suggèrent un accès plus direct à la situation factuelle. Le débat n'est pas tranché, et il serait malhonnête de conclure que « pas de souci » plante mécaniquement l'idée du souci dans la tête de l'interlocuteur.

Reste un constat plus simple, celui-là indiscutable : la formule introduit un mot négatif dans un échange qui n'en contenait pas. Quand quelqu'un vous remercie et que vous répondez « pas de souci », vous répondez à une inquiétude qu'il n'a pas formulée. Vous transformez rétroactivement son remerciement en excuse.

Dire « pas de souci » à quelqu'un qui vous remercie, c'est répondre à une question qu'il n'a pas posée : celle de savoir s'il vous a dérangé.

Ce que le réflexe révèle vraiment

Les articles qui promettent de lire une personnalité dans un tic de langage vont presque toujours trop loin. Il n'existe pas de travaux permettant d'affirmer que celui qui dit « pas de souci » manque de confiance en lui ou cherche à plaire. Ce que l'on peut dire honnêtement tient en trois observations.

Ce qu'on entend souvent Ce que l'on peut raisonnablement en dire
« C'est le signe d'un manque d'assurance » Rien ne l'établit. La formule est d'abord un automatisme collectif, appris par imitation dans un milieu professionnel
« C'est de la fausse politesse » C'est au contraire une forme de politesse d'atténuation : on désamorce par avance un reproche possible
« C'est du service client mal digéré » Observation plausible : la formule s'est largement diffusée par les métiers de la relation client et de la restauration
« C'est une génération qui s'excuse d'exister » Interprétation morale sans base solide, qui en dit plus sur celui qui la formule

La lecture la plus solide est donc sociolinguistique, pas psychologique. « Pas de souci » appartient à une famille de formules d'atténuation qui prolifèrent dans les échanges professionnels français : « je me permets de », « n'hésitez pas à », « il n'y a pas de souci de mon côté ». Toutes servent la même fonction : réduire la charge que la demande fait peser sur l'autre. C'est un travail de politesse, et il est plutôt sympathique.

Pourquoi la formule agace autant

Si elle est plutôt bien intentionnée, pourquoi provoque-t-elle tant de crispations ? Trois raisons se dégagent.

Par quoi la remplacer, sans devenir insupportable

Il n'y a aucune urgence à réformer sa façon de parler, et corriger les autres sur ce point est un excellent moyen de se faire détester. Mais si le sujet vous intéresse, une seule habitude change beaucoup : remplacer la négation par une affirmation.

L'exercice est instructif au-delà de la langue : il oblige à se demander ce que l'on veut réellement dire. Accorder, rassurer, remercier et minimiser sont quatre gestes différents, que la formule unique confond.

Une dernière nuance, qui vaut pour tous les tics de langage. Si vous vous reconnaissez dans cette formule au point de vous excuser en permanence, de redouter constamment de déranger et d'en éprouver une tension réelle, ce n'est plus une question de vocabulaire mais d'anxiété sociale, et cela se travaille très bien avec un professionnel. Pour tous les autres cas, il s'agit d'un simple pli de langage, et il n'y a vraiment pas de souci. Cet article ne remplace pas un avis médical.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.