Psychologie · Le journal

Combien d'amis faut-il vraiment pour être heureux ? Les chercheurs ont un chiffre

La question paraît naïve, elle a pourtant été mesurée dans plusieurs enquêtes de grande ampleur. Le chiffre qui en ressort est plus petit que ce que la vie sociale en ligne laisse imaginer, et il s'accompagne de deux nuances qui changent complètement la façon de le lire.

Petit groupe d'amis réunis autour d'une table, en train de discuter et de rire
Les enquêtes situent le meilleur équilibre du côté du petit groupe, pas du grand réseau. Photo : Unsplash.

Combien de personnes pourriez-vous appeler à deux heures du matin sans hésiter ? La plupart d'entre nous butent sur cette question, et le chiffre qui vient à l'esprit est presque toujours plus bas que le nombre de contacts enregistrés dans le téléphone. Ce décalage est précisément l'objet d'une série de travaux menés depuis une trentaine d'années sur la taille des réseaux sociaux humains et sur ce qu'ils apportent réellement.

La réponse courte, celle qui circule le plus, tient en deux nombres : trois à cinq. C'est le nombre d'amis proches associé au niveau de satisfaction de vie le plus élevé dans plusieurs enquêtes. Mais ce chiffre n'a d'intérêt que si l'on comprend ce qu'il mesure, ce qu'il ne mesure pas, et pourquoi il n'a pas la même valeur à 25 ans qu'à 70 ans.

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À retenir

  • Le chiffre le plus souvent avancé est trois à cinq amis proches. Dans une étude portant sur 422 femmes de 31 à 77 ans, celles qui déclaraient quatre ou cinq amis proches affichaient la satisfaction de vie la plus élevée.
  • Une enquête britannique auprès de 29 785 personnes montre que le bénéfice de chaque ami supplémentaire est net avant 35 ans, plus faible entre 35 et 55 ans, et modeste après 55 ans.
  • Ce qui compte au moins autant que le nombre : être satisfait du nombre que l'on a, et voir ces amis régulièrement.

Le chiffre, et d'où il vient

La source la plus souvent citée est une étude publiée en 2020 dans l'Adultspan Journal par la chercheuse américaine Susan Degges-White, portant sur 422 femmes âgées de 31 à 77 ans. L'objectif était d'explorer les liens entre réseau amical, âge subjectif et satisfaction de vie. Le niveau de satisfaction le plus élevé se rencontrait chez les participantes déclarant quatre ou cinq amis proches, celles qui en comptaient trois n'étant pas loin derrière.

Deux précisions honnêtes s'imposent. D'abord, cet échantillon est composé de femmes de la seconde moitié de la vie : il n'autorise pas à décréter une règle universelle pour tous les âges et tous les genres. Ensuite, le résultat le plus intéressant de cette étude n'est pas le chiffre lui-même, mais un constat parallèle : la satisfaction déclarée à l'égard du nombre d'amis pesait, elle aussi, dans la satisfaction de vie. Autrement dit, une personne qui a deux amis et s'en trouve très bien peut aller mieux qu'une personne qui en a six et se sent seule.

Pourquoi trois à cinq et pas quinze

Ce chiffre n'arrive pas par hasard. Il correspond à la couche la plus interne d'un modèle bien connu en anthropologie, celui proposé par Robin Dunbar à partir de l'étude comparée des primates et des réseaux humains. Ce modèle décrit des cercles emboîtés dont la taille suit une progression assez régulière.

Cercle Taille moyenne Ce qu'on y trouve
Noyau de soutien environ 5 Les personnes que l'on appelle en cas de coup dur, sans hésiter
Groupe de sympathie environ 15 Les proches dont la disparition bouleverserait durablement
Groupe d'affinité environ 50 Ceux que l'on inviterait à une grande fête personnelle
Réseau actif environ 150 Les relations que l'on entretient vraiment, au-delà du simple contact

La logique de ces couches est une logique de coût. Chaque niveau de proximité exige un investissement en temps et en attention, et ce budget n'est pas extensible. Le cercle de cinq est celui qui absorbe la plus grande part de ce budget par personne, ce qui explique mécaniquement qu'il reste petit. Une personne qui prétend avoir vingt amis très proches n'a en réalité pas vingt relations de ce niveau : elle a un cercle intime plus large que la moyenne et beaucoup de relations de la couche suivante.

Le nombre d'amis n'est pas un score à faire monter. C'est un budget de temps et d'attention à répartir, et personne n'en a un illimité.

L'âge change tout, et c'est la vraie surprise

Une analyse portant sur 29 785 personnes âgées de 16 à 101 ans, issue de l'enquête britannique Understanding Society menée entre 2017 et 2019, apporte une nuance décisive. Le lien entre nombre d'amis proches et satisfaction de vie existe bien, mais son intensité fond avec l'âge.

Ce résultat, obtenu en tenant compte du revenu, du niveau d'études, de la situation conjugale et de la santé déclarée, cadre avec ce que la psychologie du vieillissement décrit depuis longtemps : en avançant en âge, on trie. On investit moins dans l'élargissement du réseau et davantage dans quelques relations éprouvées. Chercher à collectionner de nouveaux amis à 65 ans n'apporte donc pas mécaniquement ce que cela apportait à 25 ans, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour ceux qui redoutent de voir leur carnet d'adresses se réduire.

Le prix d'une amitié se compte en heures

Si le cercle intime reste petit, c'est aussi parce qu'une amitié coûte du temps, et que ce coût a été estimé. Une étude menée par Jeffrey Hall, de l'université du Kansas, publiée en 2019 dans le Journal of Social and Personal Relationships, a suivi 355 personnes qui venaient de changer de ville, d'emploi ou d'établissement, en enregistrant le temps réellement passé avec de nouvelles connaissances.

Les ordres de grandeur obtenus sont parlants : il faut compter environ 50 heures de temps partagé pour passer du statut de simple connaissance à celui d'ami occasionnel, environ 90 heures pour parler d'ami, et plus de 200 heures pour un ami proche. Autre enseignement du même travail : toutes les heures ne se valent pas. Plaisanter, prendre des nouvelles, avoir de vraies conversations fait avancer la relation, alors que travailler côte à côte ne la fait presque pas bouger.

Cela explique beaucoup de choses sur la difficulté à se faire des amis après trente ans. Ce n'est pas une question de caractère ou de charme, c'est une question d'heures disponibles.

Au-delà du bonheur, la santé

Un dernier argument sort du registre du bien-être pour entrer dans celui de la santé publique. Une méta-analyse publiée en 2010 dans PLoS Medicine par Julianne Holt-Lunstad, Timothy Smith et Bradley Layton a agrégé 148 études représentant 308 849 participants. Les personnes disposant de relations sociales plus solides présentaient une probabilité de survie supérieure d'environ 50 % sur la durée de suivi, un effet comparable à celui d'autres facteurs de risque bien identifiés.

Ce résultat porte sur l'intégration sociale au sens large, pas sur un décompte d'amis, et il s'agit d'associations statistiques et non d'une preuve de causalité. Il donne néanmoins une bonne raison de traiter le sujet autrement que comme un supplément d'âme. Cet article ne remplace pas un avis médical : si l'isolement pèse durablement sur votre moral, un professionnel de santé est le bon interlocuteur.

Et si le compte n'y est pas ?

Passer sa vie sociale au tamis d'un chiffre serait la pire lecture possible de ces travaux. Voici ce qu'ils suggèrent de plus utile :

Trois à cinq, donc. Non pas comme un objectif à atteindre, mais comme un rappel que le bonheur relationnel se joue dans un petit périmètre, entretenu longtemps.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.