Psychologie · Le journal

Cette habitude très courante transforme deux amoureux en simples colocataires

Aucun couple ne bascule dans la colocation d'un coup. La transformation se joue dans des instants minuscules, si courants qu'on ne les remarque plus. La recherche sur les couples les a observés en laboratoire pendant des décennies, et elle en a même chiffré l'effet à six ans.

Couple assis côte à côte sur un canapé, chacun tourné vers son propre écran
La bascule vers la colocation ne se joue pas dans les disputes, mais dans les instants où personne ne répond. Photo : Unsplash.

Ils ne se disputent pas. Ils s'entendent même plutôt bien sur l'essentiel : les enfants, les vacances, la répartition des courses. Simplement, quelque chose s'est éteint, sans qu'aucun des deux ne puisse dire quand. Ils vivent ensemble avec une efficacité redoutable et une intimité qui a discrètement quitté la pièce. Le mot revient souvent, lorsqu'ils parviennent enfin à le formuler : « on est devenus des colocataires ».

Contrairement à ce que suggère le scénario habituel, ce basculement ne vient presque jamais d'une crise. Il vient d'une habitude, et d'une seule : ne pas répondre aux micro-tentatives de connexion que l'autre lance en permanence. Elle est si banale qu'elle ne laisse aucune trace en mémoire. Elle est pourtant le meilleur prédicteur de la trajectoire d'un couple que la recherche ait identifié.

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À retenir

  • L'habitude en cause consiste à laisser passer les petites tentatives de connexion du partenaire : une remarque, un soupir, une main posée, une question anodine.
  • Dans les observations conduites par le Gottman Institute, les jeunes mariés encore ensemble six ans plus tard répondaient favorablement à ces tentatives environ 86 % du temps, contre 33 % chez ceux qui avaient divorcé.
  • Le téléphone a rendu cette habitude beaucoup plus facile à prendre, sans qu'aucun des deux partenaires n'ait l'impression de refuser quoi que ce soit.

L'habitude en question, décrite précisément

Dans le vocabulaire de la recherche sur les couples, ces micro-tentatives portent un nom : les tentatives de connexion, ou bids en anglais. Ce sont toutes les petites perches qu'un partenaire tend à l'autre, la plupart du temps sans en avoir conscience. « Tiens, il pleut. » « Regarde ce que le petit a rapporté de l'école. » Un soupir après un appel professionnel. Une main posée sur l'épaule en passant derrière une chaise.

Aucune de ces perches ne demande explicitement quelque chose. Toutes disent pourtant la même chose en sous-texte : je voudrais un peu de contact, maintenant. Et chacune appelle une réponse minuscule, un regard, un mot, un « ah bon ? ». C'est cette réponse, ou son absence, qui construit ou érode le lien, jour après jour, à raison de dizaines d'occurrences quotidiennes.

L'habitude fatale n'est donc pas un refus. C'est un non-enregistrement. La perche est tendue, personne ne la voit, personne ne s'en souvient. Répétée quelques milliers de fois, elle produit exactement ce que décrivent les couples devenus colocataires : deux personnes qui cohabitent poliment et qui ne se racontent plus rien.

Ce que montrent les observations en laboratoire

Le travail le plus connu sur ces micro-moments vient des recherches conduites par John Gottman et son équipe, qui ont observé pendant des décennies des couples dans un appartement de laboratoire, filmés et équipés de capteurs pendant des journées entières. L'objectif était d'identifier ce qui distingue, à long terme, les couples qui durent de ceux qui se séparent.

Le résultat le plus cité concerne un suivi de jeunes mariés. Selon le Gottman Institute, les couples encore mariés six ans après leur mariage avaient répondu favorablement aux tentatives de connexion de leur partenaire environ 86 % du temps pendant leur séjour au laboratoire. Ceux qui avaient divorcé au cours de la même période affichaient un taux d'environ 33 %.

L'écart est spectaculaire, et il porte sur des comportements dérisoires pris isolément. C'est précisément ce qui rend ce résultat utile : il déplace l'attention des grandes questions de couple, souvent insolubles, vers une donnée observable et modifiable dès ce soir.

Un couple ne se défait pas dans les disputes qu'il a, mais dans les milliers de petites phrases auxquelles personne n'a répondu.

Pourquoi cette habitude est devenue si facile à prendre

Répondre à une perche demande une chose devenue rare : une attention disponible. Or la disponibilité attentionnelle est exactement ce que capte l'écran posé à côté de nous. Le phénomène a même reçu un nom dans la littérature scientifique, le phubbing, contraction de deux mots anglais désignant le fait de snober quelqu'un en regardant son téléphone.

Une recherche publiée en 2016 dans Computers in Human Behavior par James Roberts et Meredith David, de l'université Baylor, s'est intéressée à ce comportement au sein des couples, à travers deux études portant sur 143 puis 145 adultes en relation amoureuse. Selon la présentation qu'en fait le Keller Center de l'université Baylor, environ 70 % des participants estimaient que le téléphone portable interférait, au moins parfois, avec leurs interactions avec leur partenaire. Les auteurs décrivent un enchaînement en cascade : la présence du téléphone alimente des tensions à son sujet, ces tensions pèsent sur la satisfaction conjugale, et cette satisfaction dégradée sur le bien-être général.

Le point important n'est pas moral. Personne ne décide de négliger son partenaire en consultant ses messages. Mais du point de vue de la perche tendue, l'effet est le même qu'un refus : elle tombe à vide. Et c'est la répétition, pas l'intention, qui construit la trajectoire.

Trois réponses possibles, un seul chemin favorable

Face à une tentative de connexion, la recherche sur les couples distingue trois réactions. Toutes se produisent chez tout le monde ; c'est leur proportion qui compte.

Réaction Ce que cela donne concrètement Effet à long terme
Se tourner vers Un regard, un mot, une question de plus, même très bref Alimente la réserve de confiance dans laquelle le couple puisera en cas de conflit
Se détourner Ne pas entendre, continuer à faire défiler l'écran, répondre à côté Réaction la plus fréquente et la plus corrosive, parce qu'elle est invisible
Se retourner contre Répondre avec agacement, ironiser, reprocher l'interruption Blessant sur le moment, mais au moins identifiable, donc réparable

Le paradoxe est là : l'agacement franc fait plus de bruit, mais l'indifférence fait plus de dégâts. On peut s'excuser d'un ton sec. On ne s'excuse jamais d'une phrase qu'on n'a pas entendue.

Les signes que la bascule a commencé

Le glissement vers la colocation ne s'annonce pas. Il se repère à des indices que les couples concernés reconnaissent immédiatement lorsqu'on les leur décrit.

Comment inverser la pente, très concrètement

La bonne nouvelle est arithmétique. Puisque la trajectoire dépend d'une proportion, il n'est pas nécessaire de répondre à tout : il suffit de déplacer le curseur. Quelques gestes suffisent à produire un effet mesurable dans une semaine.

Une précision utile : cet article décrit un mécanisme documenté, il ne prétend pas expliquer toutes les situations. Quand la distance s'accompagne de souffrance durable, d'un conflit installé ou d'une dépression, il ne remplace pas un avis médical, et une thérapie de couple ou un accompagnement individuel est la voie à privilégier.

Ce qui rend cette habitude si redoutable, c'est qu'elle n'a jamais l'air grave. Aucune de ces perches ignorées ne mérite une discussion. C'est justement pour cela qu'elles ne s'en font jamais l'objet, et qu'un couple peut mettre des années à comprendre où il a cessé de se parler.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.