Il y a des phrases qui traversent vingt-quatre siècles sans prendre une ride, précisément parce qu'elles ne cherchent pas à impressionner. Celle-ci en fait partie : la présence des amis est agréable. Rien de plus. Aucune promesse de bonheur, aucune grande théorie du lien, juste un constat que chacun peut vérifier un soir de fatigue, quand quelqu'un pousse la porte et que la pièce change de température sans qu'un mot ait été prononcé.
Elle est signée Aristote, et elle vient de l'Éthique à Nicomaque, l'ouvrage où le philosophe consacre deux livres entiers, le huitième et le neuvième, à la question de l'amitié. Ce qui rend la formule précieuse n'est pas sa sonorité : c'est la mécanique très précise qu'Aristote installe autour. Il ne dit pas seulement que les amis sont agréables. Il explique lesquels, pourquoi, et à quelles conditions.
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- La formule se trouve au livre IX, chapitre 11 de l'Éthique à Nicomaque. Une traduction française courante donne : « la présence même des amis est agréable, à la fois dans la bonne et la mauvaise fortune ».
- Aristote distingue trois amitiés : celle qui repose sur l'utile, celle qui repose sur l'agréable, celle qui repose sur le bien. Une seule des trois résiste au temps.
- Son critère n'est ni l'intensité ni la fréquence des échanges, mais le temps réellement partagé : selon le proverbe qu'il cite, on ne se connaît pas avant d'avoir mangé ensemble une certaine quantité de sel.
D'où vient exactement cette phrase
Le passage appartient à un chapitre qui pose une question très concrète : a-t-on davantage besoin d'amis dans la prospérité ou dans le malheur ? Aristote refuse de trancher, et sa réponse est plus intéressante que le choix. Dans le malheur, la présence d'un ami allège la peine, parce qu'elle se partage. Dans la réussite, elle donne à la joie un endroit où aller, car une bonne nouvelle que personne n'accueille reste étrangement inerte. C'est en refermant ce raisonnement qu'il lâche la phrase : la présence même des amis est agréable, dans les deux cas.
Deux précisions méritent d'être posées tout de suite. La première concerne la traduction. Selon les éditions, on lit « la présence même des amis » ou « la simple présence des amis », mais le sens ne bouge pas : c'est la présence en elle-même, sans qu'on y ajoute quoi que ce soit, qui est déjà agréable. Ni le conseil donné, ni le service rendu, ni la conversation brillante. La présence.
La seconde concerne le mot grec, philia, que l'on traduit par amitié faute de mieux. Il recouvre en réalité un champ bien plus large que notre « amitié » française : il englobe les liens familiaux, les liens amoureux, et jusqu'aux liens entre citoyens d'une même cité. Quand Aristote parle d'amitié, il parle donc de tout ce qui attache durablement deux personnes l'une à l'autre.
Trois amitiés, et une seule qui tient
Au livre VIII, Aristote pose un principe simple : tout ne suscite pas l'attachement, seulement ce qui est aimable, c'est-à-dire ce qui est bon, agréable ou utile. Il en déduit mécaniquement trois espèces d'amitié.
- L'amitié fondée sur l'utile. Le collègue avec qui l'on avance, le voisin qui prête ses outils, l'associé, la relation professionnelle chaleureuse. On s'apprécie, sincèrement, parce que l'autre sert à quelque chose.
- L'amitié fondée sur l'agréable. Celui qui vous fait rire, le partenaire de sport, la bande avec qui les soirées sont bonnes. On s'apprécie parce que la compagnie de l'autre procure du plaisir.
- L'amitié fondée sur le bien. Deux personnes qui se veulent du bien l'une à l'autre pour ce que l'autre est, et non pour ce qu'il apporte. C'est la seule que le philosophe appelle parfaite ou accomplie.
Le point que l'on cite rarement, et qui change tout, c'est qu'Aristote ne méprise pas les deux premières. Il les qualifie d'amitiés par accident : on n'y aime pas la personne, on y aime ce qu'elle procure. Ce n'est pas une accusation d'hypocrisie, c'est une description. Presque toutes nos relations commencent ainsi, et beaucoup n'ont aucune raison d'aller plus loin.
Pourquoi les deux premières s'éteignent sans que personne n'ait rien fait de mal
La conséquence est implacable, et elle console beaucoup de gens qui ne le savent pas. Si l'on aime quelqu'un pour son utilité ou pour l'agrément qu'il procure, l'amitié s'arrête quand cette utilité ou cet agrément s'arrête. Vous changez d'employeur, et dix relations quotidiennes s'évaporent en trois mois. Vous déménagez, et le voisinage chaleureux ne survit pas au premier hiver. Vos goûts se déplacent, et la bande du samedi soir se dissout d'elle-même.
Aristote nous dit qu'il ne s'y est rien passé d'anormal. Aucune trahison, aucune froideur, aucune faute morale : simplement, ce qui liait a cessé d'exister. Cette lecture est infiniment plus juste, et plus apaisante, que le récit contemporain de l'amitié qui « aurait dû durer ». Les amitiés utiles et agréables sont faites pour être nombreuses, chaleureuses, et provisoires.
Les trois amitiés en un tableau
| Type d'amitié | Ce que l'on aime réellement | Ce qui la fait cesser |
|---|---|---|
| Fondée sur l'utile | Le service, l'avantage, l'appui que l'autre procure | La fin du besoin : changement de poste, de ville, de situation |
| Fondée sur l'agréable | Le plaisir pris en compagnie de l'autre | Le déplacement des goûts, de l'âge, du mode de vie |
| Fondée sur le bien | La personne elle-même, pour ce qu'elle est | Presque rien, sauf le changement profond de l'un des deux |
La présence dont il parle n'est pas la proximité
Voilà où la phrase devient exigeante. Dans ces mêmes pages, Aristote lie constamment l'amitié au fait de vivre ensemble, c'est-à-dire de partager des activités, des repas, des trajets, des conversations, du temps sans objet précis. La présence, chez lui, n'est pas un état géographique. Ce n'est pas être dans la même pièce, ni même dans la même ville. C'est partager quelque chose de la vie de l'autre, régulièrement, et assez longtemps pour que cela fasse une histoire commune.
Cette distinction éclaire durement nos usages actuels. On peut échanger des messages tous les jours avec quelqu'un pendant cinq ans sans rien partager du tout, et retrouver après deux ans de silence un ami avec qui trois heures suffisent à tout reprendre. La quantité d'interactions ne mesure rien. Le temps vécu ensemble, si.
Ce qui rend la présence d'un ami agréable, ce n'est pas ce qu'il apporte : c'est qu'il n'a rien besoin d'apporter.
Le temps, le sel et le petit nombre
Aristote ajoute deux conditions que notre époque digère mal. La première tient dans un proverbe qu'il reprend à son compte : on ne peut pas se connaître mutuellement avant d'avoir consommé ensemble la quantité de sel dont parle le dicton. Autrement dit, l'amitié accomplie ne se décrète pas lors d'une soirée réussie ni après un week-end intense. Elle se constate après des années, quand on a vu l'autre dans des situations où il n'avait aucune raison de bien se tenir.
La seconde condition est arithmétique : cette amitié-là est rare, et l'on ne peut pas en entretenir beaucoup. Non par avarice affective, mais parce qu'elle réclame du temps partagé, et que le temps ne s'étire pas. Une personne qui affirme avoir trente amis véritables décrit en réalité trente relations agréables, ce qui est déjà une chance considérable, mais autre chose.
Il y a là une hiérarchie utile pour trier sa propre vie sociale. Non pour éliminer les liens légers, qui font le tissu ordinaire des journées, mais pour arrêter de leur demander ce qu'ils ne peuvent pas donner, et pour protéger le très petit nombre de relations qui, elles, pourraient tenir quarante ans.
Ce que la phrase nous demande concrètement
Traduite en gestes, la leçon aristotélicienne tient en quelques lignes de conduite, sans mysticisme ni méthode compliquée.
- Cesser de qualifier de trahison la fin naturelle d'une amitié d'utilité ou de plaisir. Elle a fait exactement ce pour quoi elle existait.
- Investir le temps là où il compte : deux ou trois liens que l'on entretient réellement valent mieux qu'une vie sociale étalée et sans profondeur.
- Privilégier le temps partagé sur l'échange de messages : un trajet, un chantier, une randonnée, un repas long produisent ce que mille notifications ne produisent pas.
- Accepter d'être présent sans rien apporter : ne pas avoir de conseil, de solution ni de bonne nouvelle n'est pas un problème. C'est exactement le propos d'Aristote.
Reste la beauté du raisonnement d'ensemble. Le philosophe qui a passé sa vie à classer, découper et hiérarchiser le réel finit par écrire qu'aucun bien ne compense l'absence d'amis, et que leur seule présence suffit à rendre les choses meilleures. Vingt-quatre siècles plus tard, personne n'a trouvé mieux. Précisons tout de même, car le sujet touche au moral : cet article ne remplace pas un avis médical, et un sentiment de solitude installé ou une souffrance durable justifient d'en parler à un professionnel de santé.
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