Psychologie

Que signifie le fait qu'une personne interrompe toujours les autres lorsqu'ils parlent, selon la psychologie

Il y a l'interruption occasionnelle, accident normal de toute conversation, et puis il y a la personne qui coupe systématiquement, tout le monde, tout le temps. Ce comportement chronique n'a pas une seule signification mais plusieurs, et la recherche aide à les démêler : style conversationnel, statut, enthousiasme, anxiété, besoin de contrôle.

Deux personnes en pleine discussion autour d'un café
Dans une conversation, certains n'attendent jamais leur tour de parole. Photo : Unsplash.

Tout le monde coupe la parole de temps en temps. Mais vous avez sans doute en tête une personne bien précise : celle qui le fait toujours. En réunion, au dîner, au téléphone, elle démarre avant que vous ayez fini, complète vos phrases, ramène le sujet à elle. Vous avez appris à parler vite en sa présence, comme on court avant la fermeture des portes d'un train.

Que dit ce comportement, quand il devient la règle et non l'exception ? La tentation est de répondre par un seul mot : égoïsme, ou impolitesse. La réalité observée par les linguistes et les psychologues est plus nuancée. L'interruption chronique est un symptôme à plusieurs causes possibles, et les confondre conduit à mal réagir. Voici le portrait, facette par facette, de la personne qui n'attend jamais son tour.

À retenir

  • La linguiste Deborah Tannen distingue le « chevauchement coopératif », qui accompagne la parole de l'autre, de l'interruption intrusive, qui la confisque. Le même geste peut signifier deux choses opposées.
  • Des travaux classiques, comme ceux de Zimmerman et West en 1975, relient l'interruption aux rapports de statut et de pouvoir, avec des nuances importantes apportées depuis.
  • Chez beaucoup d'interrupteurs chroniques, le moteur est l'enthousiasme ou la peur d'oublier une idée, pas le mépris. Chez d'autres, c'est l'anxiété ou le besoin de contrôle.
  • Le critère décisif n'est pas l'interruption elle-même, mais ce qu'elle fait à votre parole : la prolonger ou la faire disparaître.

D'abord, un style conversationnel : tout le monde ne joue pas au même jeu

Première hypothèse, la plus souvent oubliée : la personne qui vous coupe n'a peut-être pas les mêmes règles du jeu que vous. La linguiste américaine Deborah Tannen, qui a passé sa carrière à analyser des conversations réelles, décrit deux grands styles. Dans les styles à forte implication, on parle vite, on enchaîne sans pause, on chevauche la parole de l'autre pour montrer qu'on est engagé dans l'échange. Dans les styles à forte considération, on attend un silence net avant de parler, et tout chevauchement est vécu comme une agression.

Tannen a forgé une expression restée célèbre, le « chevauchement coopératif » : ces moments où quelqu'un parle en même temps que vous non pas pour vous faire taire, mais pour vous accompagner, relancer, approuver bruyamment. Pour un locuteur à forte implication, ce brouhaha est la preuve que la conversation est vivante. Pour son interlocuteur à forte considération, c'est un rouleau compresseur. Selon la famille, la région ou le milieu où l'on a grandi, le même comportement change de sens. Une partie des « interrupteurs chroniques » sont simplement des locuteurs à forte implication tombés dans un environnement qui ne partage pas leur code.

La lecture du pouvoir : interrompre pour occuper le terrain

Deuxième hypothèse, plus sombre : l'interruption comme outil de domination. En 1975, les sociologues Don Zimmerman et Candace West ont publié une étude devenue un classique. Sur un petit corpus de conversations enregistrées, ils constataient que dans les échanges entre hommes et femmes, la quasi-totalité des interruptions venaient des hommes. Leur conclusion : l'interruption fonctionne comme un marqueur de statut, une manière de dire qui a le droit de parler et qui doit écouter.

La recherche ultérieure a affiné ce tableau. Des synthèses, dont une méta-analyse publiée par Kristin Anderson et Campbell Leaper en 1998, montrent que la différence entre hommes et femmes est plus modeste que ne le laissait penser le corpus initial, et qu'elle dépend surtout du type d'interruption mesuré : c'est sur les interruptions intrusives, celles qui prennent la parole de force, que l'écart apparaît le plus nettement. Le fond reste valable au-delà du genre : dans une hiérarchie, formelle ou non, celui qui interrompt sans être interrompu affiche son rang. Si votre interrupteur chronique coupe ses subordonnés mais jamais son supérieur, vous tenez votre diagnostic : ce n'est pas un style, c'est une stratégie.

L'enthousiasme et la peur d'oublier : le trop-plein qui déborde

Troisième facette, beaucoup plus fréquente qu'on ne le croit : l'interruption d'excitation. Certaines personnes vivent la conversation comme un feu d'artifice. Chaque phrase que vous prononcez allume chez elles trois idées, et ces idées sont périssables : la mémoire de travail, cet espace mental qui garde une pensée disponible, ne la retient que quelques secondes. Attendre poliment la fin de votre paragraphe, c'est très souvent perdre l'idée. Alors elles la lâchent immédiatement, quitte à vous marcher dessus.

Ce profil se reconnaît à des indices précis : la personne interrompt surtout quand le sujet la passionne, ses coupures rebondissent sur ce que vous venez de dire au lieu de l'ignorer, et elle se fait couper à son tour sans s'en offusquer le moins du monde. Chez les personnes concernées par un trouble de l'attention avec hyperactivité, le phénomène est amplifié au point de figurer parmi les critères diagnostiques officiels, qui mentionnent le fait d'interrompre autrui ou d'imposer sa présence. Là encore, le moteur n'est pas le mépris de votre parole, mais l'incapacité à retenir la sienne.

L'anxiété et le besoin de contrôle : couper pour se rassurer

Il existe enfin des interruptions qui ne relèvent ni du style, ni du pouvoir, ni de l'enthousiasme, mais de l'inconfort. Des cliniciens décrivent des patients anxieux qui coupent la parole pour écourter un moment pénible : peur du silence, peur d'oublier ce qu'ils voulaient dire, peur que la conversation dérive vers un terrain qu'ils ne maîtrisent pas. Interrompre, c'est alors reprendre la main sur un échange qui leur échappe, comme on saisit une rampe dans un escalier.

Le besoin de contrôle produit un tableau voisin mais plus rigide : la personne interrompt pour corriger un détail, rectifier une date, reformuler votre propos « plus exactement ». Elle ne cherche pas la vedette, elle cherche l'ordre. Ces profils se repèrent au contexte : les coupures se multiplient dans les situations d'incertitude, d'enjeu ou de fatigue, et se raréfient quand la personne se sent en sécurité. Face à eux, l'agacement est compréhensible, mais la lecture « il me manque de respect » tombe largement à côté.

Quand cela devient un vrai problème relationnel

Toutes ces explications n'annulent pas les dégâts. Une interruption isolée s'oublie ; un régime permanent d'interruptions finit par envoyer un message, quelle que soit l'intention : ce que tu dis compte moins que ce que je vais dire. À la longue, l'entourage s'adapte de la pire des manières, en parlant moins. Les idées des plus discrets disparaissent des réunions, les proches renoncent à raconter leur journée, et l'interrupteur, souvent sans le savoir, se retrouve à converser avec lui-même.

Le critère le plus utile pour juger la gravité n'est pas le nombre de coupures, mais leur effet. Les chercheurs qui travaillent sur les tours de parole distinguent les chevauchements qui soutiennent le propos de l'autre, en le prolongeant ou en l'approuvant, des interruptions qui le remplacent. Posez-vous une seule question : après son intervention, votre phrase peut-elle reprendre son cours, ou a-t-elle définitivement disparu ? Si vos sujets meurent systématiquement au profit des siens, le problème est réel et mérite d'être nommé.

Le vrai test n'est pas de savoir si une personne vous interrompt, mais si votre phrase survit à ses interruptions.

Comment réagir face à un interrupteur chronique

Bonne nouvelle : on peut agir, sans hausser le ton. Quelques techniques qui ont fait leurs preuves dans la pratique des médiateurs et des formateurs en communication :

Et si l'interrupteur, c'est vous ? Le test est simple : demandez à deux proches si l'on peut finir ses phrases avec vous, et écoutez la réponse sans la couper. Ensuite, un carnet pour noter les idées qui brûlent, une seconde de silence avant de répondre, et l'habitude de rendre la parole après une coupure suffisent souvent à transformer un monologue à deux voix en conversation.

Le mot de la fin

Que signifie donc le fait d'interrompre toujours les autres ? Cela peut signifier « je viens d'un monde où parler en même temps est une preuve d'amour », « je suis au-dessus de toi », « ton idée vient d'en allumer trois chez moi », « ce silence m'angoisse » ou « j'ai besoin de garder la main ». Cinq messages radicalement différents derrière un même geste. C'est précisément pour cela que la question mérite mieux qu'un verdict d'impolitesse : avant de juger l'interrupteur, regardez ce qu'il fait de votre parole une fois qu'il l'a prise. C'est là, et pas dans la coupure elle-même, que se lit la vraie signification.

Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et la société, avec une obsession : des articles vérifiables, sans étude inventée.