Notre époque a ses forces mentales fétiches. La résilience, cette capacité à encaisser les coups et à se relever. La détermination, cette volonté qui ne lâche rien. Les deux remplissent les biographies de champions, les discours de rentrée et les entretiens d'embauche. Les deux sont réelles, précieuses, étudiées.
Mais si vous observez les gens qui vous entourent, vous remarquerez autre chose. Beaucoup savent encaisser. Beaucoup savent s'acharner. Très peu savent vivre sereinement avec une question sans réponse. Attendre un résultat médical sans harceler le laboratoire. Lancer un projet sans garantie qu'il aboutisse. Laisser un adolescent partir en voyage sans vérifier son téléphone toutes les heures. Cette aptitude-là, la tolérance à l'incertitude, est probablement la plus rare des forces mentales. Et c'est celle que la psychologie de l'inquiétude a placée au centre de ses modèles.
À retenir
- Dans les années 1990, les chercheurs Michel Dugas, Robert Ladouceur et Mark Freeston ont identifié l'intolérance à l'incertitude comme un moteur central de l'inquiétude chronique.
- Elle se manifeste par des comportements banals : vérifier, sur-planifier, demander à être rassuré, tout contrôler, ou repousser les décisions.
- L'inquiétude donne une illusion de contrôle : on croit se préparer, on ne fait que ruminer.
- La tolérance à l'incertitude se travaille comme un muscle, par petites expositions volontaires, pas par la recherche de certitudes supplémentaires.
Résilience, détermination : les stars du développement personnel
Précisons d'abord une chose : ces deux qualités méritent leur réputation. Les travaux du psychologue George Bonanno sur le deuil et les traumatismes ont d'ailleurs montré un fait rassurant : la résilience n'est pas l'exception mais la trajectoire la plus fréquente après un coup dur. Quant à la persévérance, popularisée par les recherches d'Angela Duckworth sur le « grit », elle prédit une part de la réussite dans les parcours longs et exigeants.
Seulement voilà : la résilience répond à ce qui est déjà arrivé, la détermination à ce qu'on a décidé d'atteindre. Entre les deux s'étend un immense territoire, celui de ce qui n'est pas encore arrivé et n'a pas été décidé. Le résultat d'analyse. La réponse à la candidature. L'avenir du couple, de l'entreprise, du monde. Sur ce territoire-là, ni l'encaisse ni la volonté ne servent à grand-chose. Il faut une troisième aptitude : supporter de ne pas savoir.
L'intolérance à l'incertitude, moteur silencieux de l'inquiétude
C'est une équipe francophone qui a donné son cadre scientifique à cette idée. Dans les années 1990, à l'université Laval au Québec, les psychologues Michel Dugas, Robert Ladouceur et Mark Freeston étudient l'inquiétude chronique, celle qui tourne en boucle du matin au soir. En 1994, Freeston et ses collègues publient un questionnaire devenu classique, l'échelle d'intolérance à l'incertitude, pour mesurer la tendance à réagir négativement aux situations incertaines.
Leur constat, affiné dans les années suivantes par le modèle de Dugas et Ladouceur sur le trouble d'anxiété généralisée : ce qui distingue les grands inquiets, ce n'est pas qu'ils affrontent plus de dangers que les autres, c'est qu'ils tolèrent moins le doute. Pour une personne très intolérante à l'incertitude, un simple « peut-être » fonctionne comme une alarme. L'événement improbable mais possible occupe l'esprit autant qu'un danger réel. Ces travaux suggèrent même que réduire cette intolérance diminue l'inquiétude, ce qui a fait de l'incertitude une cible directe des thérapies cognitives et comportementales.
À quoi ressemble l'intolérance à l'incertitude au quotidien
On imagine l'anxiété spectaculaire, elle est surtout logistique. L'intolérance à l'incertitude se déguise en sérieux, en prudence, en sens de l'organisation. Quelques signatures typiques, décrites dans la littérature clinique :
- La vérification. Relire le mail envoyé, re-vérifier la fermeture de la porte, suivre le point du colis heure par heure.
- La réassurance. Demander dix fois « tu es sûr que ça va ? », consulter trois médecins pour le même avis, sonder ses proches avant chaque décision.
- La sur-planification. Prévoir le plan B, le plan C et le plan D d'un simple week-end, comme si l'imprévu était une faute professionnelle.
- L'évitement et le report. Ne pas se lancer, ne pas répondre, ne pas choisir, parce qu'une décision ferme ouvre la porte à un résultat incertain.
- Le contrôle. Tout faire soi-même, car déléguer, c'est accepter de ne pas savoir exactement comment les choses seront faites.
Aucun de ces comportements n'est absurde en soi. C'est leur fréquence qui signe le problème : ils soulagent quelques minutes, puis l'inconfort revient, et il faut vérifier encore. Le doute est une démangeaison que le grattage entretient. Et le cercle est d'autant plus vicieux que chaque vérification « réussie », le mail était bien parti, la porte bien fermée, semble confirmer après coup que la précaution était utile. On n'apprend jamais que l'on aurait pu s'en passer, puisqu'on ne s'en passe jamais.
L'inquiétude, cette fausse amie
Pourquoi continue-t-on à s'inquiéter, alors que c'est épuisant ? Le modèle développé par Dugas et ses collègues apporte une réponse dérangeante : parce qu'on y croit. Beaucoup d'inquiets chroniques entretiennent des croyances positives sur leur inquiétude : elle les préparerait au pire, elle prouverait qu'ils sont responsables, elle porterait chance, elle empêcherait presque les catastrophes.
Or ruminer n'est pas se préparer. Se préparer, c'est une action finie : on prend une assurance, on fait un contrôle technique, on répète son entretien. Ruminer, c'est une simulation sans fin qui ne produit aucune décision nouvelle, seulement de la fatigue. La distinction tient en une question simple : « Est-ce que cette pensée débouche sur un acte concret dans les prochaines vingt-quatre heures ? » Si oui, c'est de la préparation. Si non, c'est de l'inquiétude qui se déguise.
Le courage n'est pas de connaître la suite. C'est d'avancer correctement sans la connaître.
Pourquoi cette force est si rare
D'abord parce que le cerveau humain déteste le vide informationnel : face à une situation ambiguë, il fabrique des scénarios, et il a un faible pour les pires, sans doute utile à la survie de nos ancêtres. Ensuite parce que le monde moderne vend de la certitude à chaque coin d'écran : météo à quatorze jours, géolocalisation des proches, avis clients, comparateurs, capteurs de sommeil. Chaque outil est utile ; leur accumulation entretient l'idée que tout doute est un problème technique en attente de solution.
Résultat : nous n'avons presque plus d'occasions de nous entraîner à ne pas savoir. La tolérance à l'incertitude est rare comme est rare l'endurance chez qui prend toujours l'ascenseur. Ce n'est pas un don, c'est un muscle déconditionné.
S'entraîner à ne pas savoir
La bonne nouvelle vient des mêmes chercheurs : puisque l'intolérance s'entretient par les comportements de contrôle, elle se réduit en les desserrant. Les approches inspirées de ces travaux procèdent par petites expositions volontaires à l'incertitude, à doses progressives. Par exemple :
- Envoyer un message important sans le relire une troisième fois.
- Réserver un restaurant sans lire les avis.
- Laisser quelqu'un d'autre organiser la sortie du samedi, sans demander le programme.
- Poser une question en réunion sans avoir vérifié qu'elle est parfaitement pertinente.
- Attendre le résultat, du test, de la candidature, du devis, sans relancer avant l'échéance annoncée.
L'objectif n'est pas de devenir imprudent, ni de renoncer à toute vérification utile. Il est d'apprendre, expérience après expérience, une leçon que la rumination ne peut pas enseigner : l'inconfort du doute monte, plafonne, puis redescend tout seul. Et la catastrophe imaginée, dans l'immense majorité des cas, ne se produit pas.
Le mot de la fin
La résilience regarde derrière, la détermination regarde devant, la tolérance à l'incertitude regarde le brouillard, et avance quand même. C'est la moins photogénique des trois forces : elle ne produit ni récit de comeback ni médaille. Juste des nuits plus calmes, des décisions plus rapides et une vie moins rétrécie par les précautions. Si l'inquiétude envahit durablement votre quotidien, un professionnel formé aux thérapies cognitives et comportementales peut vous aider à travailler exactement ce levier. Pour les curiosités plus légères, le journal continue, et celui qui l'écrit se présente ici.
