Psychologie

La psychologie explique que ceux qui interrompent une personne ne le font pas par manque de politesse, mais parce qu'elles ont du mal à retenir leur réponse

Vous connaissez tous quelqu'un qui termine vos phrases, et peut-être est-ce vous. Avant de conclure au manque d'éducation, la linguistique et la psychologie proposent des explications autrement plus intéressantes : mémoire qui déborde, enthousiasme, culture, et parfois, oui, rapport de force.

Réunion de travail animée autour d'une grande table
Dans une réunion, attendre son tour de parole demande un vrai effort cognitif. Photo : Unsplash.

La scène est universelle. Vous racontez votre week-end, vous arrivez au moment important, et l'autre embraye : « Ah mais attends, moi aussi il m'est arrivé un truc pareil... » Votre phrase reste en suspens, votre anecdote meurt en silence, et vous rangez mentalement cette personne dans la case « mal élevée ».

Le verdict est rapide, satisfaisant, et souvent faux. Car derrière l'interruption se cache une mécanique bien plus subtile qu'une simple faute de savoir-vivre. Les linguistes qui enregistrent de vraies conversations et les psychologues qui étudient l'attention racontent une autre histoire : celle d'un exercice de haute précision, la conversation, où les collisions sont presque inévitables, et où toutes n'ont pas le même sens.

À retenir

  • La conversation est une mécanique de précision : des travaux menés sur plusieurs langues montrent que le relais entre deux locuteurs se joue en quelques centaines de millisecondes.
  • On coupe souvent par peur d'oublier son idée : la mémoire de travail ne garde une pensée fraîche que quelques secondes.
  • La linguiste Deborah Tannen a décrit un « chevauchement coopératif » : dans certaines cultures conversationnelles, parler en même temps est une marque d'intérêt.
  • Certaines interruptions relèvent bien du rapport de force, mais la recherche invite à distinguer les coupures qui soutiennent de celles qui confisquent.

La conversation, un sport de vitesse

Premier fait, contre-intuitif : converser est l'une des activités les plus rapides que pratique un cerveau humain. Dans les années 1970, les sociologues Harvey Sacks, Emanuel Schegloff et Gail Jefferson ont décortiqué l'organisation des tours de parole et montré qu'elle obéit à des règles fines, apprises sans qu'on s'en rende compte. Plus tard, une vaste étude comparative dirigée par Tanya Stivers a mesuré les silences entre deux locuteurs dans une dizaine de langues à travers le monde : le relais se prend en général en environ deux dixièmes de seconde.

Deux dixièmes de seconde, c'est moins que le temps nécessaire pour préparer un mot. La conclusion s'impose : nous ne répondons pas après avoir écouté, nous préparons notre réponse pendant que l'autre parle, en pariant sur la fin de sa phrase. La conversation est une course anticipée, pas un jeu de ping-pong poli. Vu ainsi, l'étonnant n'est pas qu'on se coupe la parole : c'est qu'on n'y passe pas notre temps.

L'idée qui brûle : quand la mémoire de travail déborde

Deuxième explication, plus intime : la peur d'oublier. Ce que vous voulez dire vit dans votre mémoire de travail, ce petit espace mental qui maintient les informations en cours d'utilisation. Or cet espace est notoirement étroit et volatil : quelques éléments à la fois, quelques secondes de fraîcheur, et la moindre distraction efface tout. Qui n'a jamais perdu « le truc que je voulais te dire » en attendant sagement son tour ?

Couper la parole devient alors un geste de sauvetage : on interrompt l'autre pour ne pas perdre sa propre idée. C'est discourtois dans la forme, mais le moteur n'est pas le mépris, c'est la crainte de l'oubli. Ce mécanisme est d'ailleurs démultiplié chez les personnes au profil impulsif : dans le trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité, « interrompre autrui ou imposer sa présence » figure noir sur blanc parmi les critères diagnostiques officiels de l'impulsivité. Pour ces personnes, laisser passer l'idée, c'est très souvent la perdre pour de bon.

Ajoutez à cela l'émotion. Plus la conversation vous touche, plus les idées affluent, plus le trafic mental se densifie, et plus le risque de collision augmente. C'est pour cela qu'on coupe davantage la parole à ses proches qu'à son banquier : non par irrespect, mais parce que l'échange compte. Les visioconférences ont d'ailleurs rendu ce phénomène visible à tous : privés des micro-signaux du face-à-face, regards, inspirations, gestes des mains, nous nous marchons dessus en permanence, puis nous nous excusons en chœur. Preuve, s'il en fallait, que la fluidité d'une conversation repose sur un ballet de signaux bien plus riche que la seule bonne éducation.

Le « chevauchement coopératif » : parler en même temps par amour de la conversation

Troisième piste, la plus dépaysante : et si couper la parole était, dans certains mondes, une politesse ? C'est la découverte majeure de la linguiste américaine Deborah Tannen. Dans un livre devenu classique, elle a analysé l'enregistrement complet d'un dîner de Thanksgiving entre amis venus d'horizons différents. Verdict : les convives ne jouaient pas au même jeu sans le savoir.

Certains pratiquaient ce que Tannen appelle un style à « forte implication » : on parle vite, on enchaîne, on chevauche la parole de l'autre pour montrer qu'on est captivé, on finit ses phrases en signe de connivence. D'autres suivaient un style de « haute considération » : on attend une vraie pause, on ne parle jamais en même temps, on laisse du silence par respect. Le drame, c'est la rencontre des deux : les premiers trouvent les seconds froids et absents, les seconds trouvent les premiers envahissants et grossiers. Tannen a nommé « chevauchement coopératif » ces interruptions qui ne cherchent pas à prendre la parole mais à l'accompagner. Le même comportement, selon la table où l'on a grandi, familles méditerranéennes volubiles ou maisons où l'on ne coupe jamais, change littéralement de signification.

Couper la parole, c'est parfois prendre le pouvoir. C'est souvent, maladroitement, tendre la main.

La part du pouvoir : toutes les coupures ne sont pas innocentes

Il serait angélique d'en rester là. Certaines interruptions sont bel et bien des prises de territoire. Dès 1975, les sociologues Don Zimmerman et Candace West observaient, sur un petit corpus de conversations, que dans les échanges mixtes, l'écrasante majorité des interruptions venaient des hommes. Ce résultat pionnier a nourri un vaste débat ; des synthèses ultérieures ont nuancé l'ampleur du phénomène, qui varie selon les contextes et le type d'interruption mesuré, mais le fond demeure : l'interruption peut servir à contrôler le sujet, à disqualifier l'autre, à occuper l'espace.

Comment distinguer ? Les chercheurs proposent un critère simple : que devient la parole de l'interrompu ? Si la coupure prolonge son propos, « exactement, et en plus... », c'est du soutien. Si elle le confisque, changement de sujet, recentrage sur soi, correction permanente, c'est de la domination, quelle qu'en soit l'intention affichée. La répétition fait le reste : une interruption est un accident, un monopole est un système.

Que faire, des deux côtés du micro

Si vous coupez souvent la parole, inutile de vous flageller, mieux vaut vous outiller :

Si l'on vous coupe sans cesse, la réponse n'est pas de parler plus fort mais de nommer le mécanisme, calmement : « laisse-moi finir, j'y tiens ». En réunion, les règles explicites, tours de table, temps de parole, protègent mieux que l'indignation. Et souvenez-vous du dîner de Tannen avant de juger : la personne qui vous chevauche est peut-être en train, dans sa grammaire à elle, de vous dire qu'elle adore cette conversation.

Le mot de la fin

La prochaine fois qu'on vous coupera la parole, vous aurez le choix entre quatre hypothèses au lieu d'une : une mémoire qui déborde, un enthousiasme mal calibré, une culture conversationnelle différente, ou une vraie prise de pouvoir. Trois sur quatre ne méritent pas la case « mal élevé ». C'est toute la différence entre juger une personne et comprendre un mécanisme, et c'est précisément le programme de ce journal. Pour savoir qui le tient, c'est par ici.

Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et la société, avec une obsession : des articles vérifiables, sans étude inventée.