Il y a des annonces climatiques qui s'usent à force d'être répétées, et d'autres qui font sursauter les spécialistes eux mêmes. Celle de l'été 2026 appartient à la seconde catégorie. Depuis juillet, les prévisions saisonnières du Pacifique équatorial ont cessé de discuter de l'existence d'un El Niño pour discuter de son ampleur, et les valeurs envisagées sortent des catégories habituellement utilisées.
La formule qui circule le plus, reprise de plusieurs analyses de prévisionnistes, décrit le plus grand événement El Niño depuis les années 1870. D'où le chiffre de 155 ans qui sert de titre à cet article : il ne renvoie pas à un record mesuré au thermomètre depuis exactement 1871, mais au fait que le dernier épisode d'une force comparable remonte à cette décennie, et plus précisément à l'événement de 1877-1878.
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- Le Climate Prediction Center de la NOAA maintenait au 13 août 2026 un avis El Niño, avec une anomalie de +1,4 °C sur la région Niño 3.4 en juillet et jusqu'à +2,9 °C sur Niño 1+2.
- Il donne 69 % de chances d'un événement dit historique sur octobre-décembre 2026, dépassant tous les El Niño enregistrés depuis 1950, et plus de 90 % de chances d'un événement très fort sur l'automne et l'hiver.
- Le consensus d'août 2026 de l'IRI, fondé sur 26 modèles, décrit un El Niño exceptionnellement fort et durable, sans transition avant le printemps 2027.
- La référence historique, l'événement de 1877-1878, est associée à des famines qui ont causé plus de 50 millions de morts, dans un contexte politique et social qui a énormément aggravé la catastrophe.
D'où vient ce chiffre de 155 ans
Les mesures instrumentales fiables de la température de surface du Pacifique équatorial ne remontent pas au dix-neuvième siècle avec la densité qu'on connaît aujourd'hui. Les climatologues reconstruisent les événements anciens à partir de relevés de navires, de registres portuaires, d'archives coloniales, de mesures de niveau de la mer et de traceurs indirects comme les coraux. Ces reconstructions comportent des incertitudes que personne ne dissimule.
Ce que ces travaux établissent, c'est que l'épisode de 1877-1878 constitue très probablement le plus fort El Niño de la période documentée. C'est la raison pour laquelle il sert de point de comparaison, et pourquoi une prévision qui l'évoque a une résonance particulière. Les seuils opérationnels modernes, eux, ne remontent qu'à 1950, date de début des séries homogènes utilisées par la NOAA. Quand le Climate Prediction Center parle d'un événement qui dépasserait tous ceux enregistrés, c'est de cette période qu'il s'agit.
Comment on mesure la force d'un El Niño
L'indicateur de référence s'appelle l'Oceanic Niño Index. Il mesure l'écart de la température de surface de la mer par rapport à la normale dans la région Niño 3.4, une boîte du Pacifique central, moyenné sur trois mois glissants. Un El Niño est officiellement déclaré quand cet indice reste au dessus de +0,5 °C sur cinq trimestres consécutifs.
Un second indice a pris de l'importance ces dernières années, le RONI, pour indice Niño océanique relatif. Il retranche le réchauffement moyen de l'ensemble des océans tropicaux, afin de mesurer l'anomalie du Pacifique par rapport au reste du monde plutôt que dans l'absolu. Sur une planète qui se réchauffe, cette correction évite de compter comme intensité d'El Niño ce qui relève de la tendance de fond. C'est précisément en RONI que la NOAA formule sa probabilité de 69 % pour un événement historique, avec un seuil de +2,5 °C sur trois mois.
| Repère | Ce qu'il signifie |
|---|---|
| ONI supérieur ou égal à +0,5 °C | Seuil officiel de déclaration d'un épisode El Niño |
| Niño 3.4 en juillet 2026 | +1,4 °C selon le bulletin NOAA du 13 août 2026 |
| Niño 1+2 en juillet 2026 | +2,9 °C, avec des anomalies de subsurface atteignant +10 °C |
| Prévision OND 2026 | 15 des 26 modèles du consensus IRI prévoient une anomalie Niño 3.4 égale ou supérieure à +3,0 °C |
| Probabilité d'un événement très fort | Plus de 90 % pour l'automne et l'hiver 2026-2027 |
Le détail qui compte le plus pour un prévisionniste n'est pas l'anomalie de surface, mais celle de subsurface. Une réserve de chaleur de cette ampleur, stockée sous la thermocline, alimente l'événement pendant des mois. C'est le carburant, et le réservoir est plein.
Ce n'est pas la température de surface d'aujourd'hui qui décide de l'hiver, c'est la chaleur déjà en place sous la surface, invisible depuis le rivage.
Ce que 1877-1878 a laissé derrière lui
Se référer à cet épisode n'est pas un artifice rhétorique : il a laissé une empreinte démographique parmi les plus lourdes de l'histoire moderne. Les sécheresses associées ont frappé simultanément l'Asie, l'Amérique du Sud et l'Amérique du Nord, à partir du milieu des années 1870. Trois famines majeures y sont rattachées : la grande famine de 1876-1878 en Inde, la Grande Seca dans le nord-est du Brésil, et la famine du nord de la Chine de 1876-1879. Le bilan cumulé dépasse 50 millions de morts, soit de l'ordre de 3 à 4 % de la population mondiale de l'époque.
Un point mérite d'être appuyé, car il est le plus souvent escamoté : ce bilan n'est pas imputable au climat seul. Les travaux historiques soulignent que les politiques coloniales, les choix de gestion des stocks alimentaires et les structures socio-économiques ont massivement amplifié les conséquences d'un aléa météorologique. Une même anomalie de température océanique ne produit pas le même désastre selon la manière dont on s'y prépare. C'est exactement ce qui distingue 1877 de 2026.
Ce qui attend l'hiver 2026-2027
Les prévisions convergent sur un calendrier. L'intensification se poursuit pendant l'automne, le pic est attendu entre octobre et janvier, et des conditions El Niño fortes à modérées devraient persister jusqu'en mars-avril 2027. Le consensus d'août 2026 de l'IRI donne une probabilité proche de 100 % du maintien d'El Niño de la fin de l'été jusqu'au début 2027, encore 97 % au printemps 2027 et 78 % à la fin du printemps.
Sur le plan des conséquences régionales attendues, l'Organisation météorologique mondiale a détaillé fin juillet 2026 une répartition classique des épisodes chauds :
- Déficit de précipitations attendu notamment sur le sous-continent indien, le sud et l'est de l'Australie, le sud de l'Amérique centrale, des parties des Caraïbes, le nord-ouest de l'Amérique du Sud et le nord de l'Europe.
- Excédent de précipitations attendu sur la Corne de l'Afrique, certaines zones d'Asie centrale, le sud de l'Europe, l'ouest de l'Amérique du Nord et le sud-est de l'Amérique du Sud.
- Températures supérieures à la moyenne sur la quasi-totalité des terres émergées.
Les épisodes précédents donnent une idée du registre. Celui de 2015-2016 avait provoqué des sécheresses sévères dans les Caraïbes et en Éthiopie, une saison cyclonique record dans le Pacifique nord central, et la température de surface mondiale la plus élevée jamais mesurée à cette date. Ceux de 1982-1983 et 1997-1998 restent associés à des pluies intenses et à des glissements de terrain en Californie.
Pourquoi deux El Niño de même force ne se ressemblent pas
Un avertissement revient dans les analyses de prévisionnistes, et il est essentiel pour éviter les mauvaises lectures : deux épisodes classés à la même intensité ne produisent pas les mêmes effets. La position exacte du maximum de chaleur dans le Pacifique change tout. Un El Niño centré à l'est ne déplace pas les orages tropicaux au même endroit qu'un El Niño centré au centre du bassin, et la réponse des courants d'altitude aux latitudes moyennes diffère en conséquence.
D'autres facteurs se superposent : l'état de l'océan Indien, la couverture neigeuse sibérienne, la circulation stratosphérique. Un El Niño puissant charge les dés, il ne rédige pas le bulletin météo de février. Pour la France en particulier, aucune conclusion mécanique ne peut être tirée : les téléconnexions y sont beaucoup plus faibles que dans les tropiques ou sur le continent américain.
Ce qu'il faut retenir sans céder au vertige
Trois idées suffisent à garder le cap sur ce dossier. La première : les prévisions saisonnières manipulent des probabilités, jamais des certitudes, et une carte colorée signifie un tirage biaisé, pas un résultat acquis. La deuxième : l'effet maximal d'El Niño sur les températures mondiales se lit l'année qui suit son installation, ce qui place 2027 en position de favori pour les records. La troisième, la plus utile : entre 1877 et aujourd'hui, ce qui a changé n'est pas le Pacifique, c'est notre capacité à voir venir.
Un avertissement de plusieurs mois sur un aléa de cette ampleur est une ressource. Il permet d'ajuster les semis, de constituer des réserves, de planifier la gestion de l'eau et de préparer les systèmes de santé. C'est exactement ce que l'OMM met en avant lorsqu'elle rappelle que la prévision ouvre une fenêtre d'action précoce. La différence entre un aléa et une catastrophe s'est toujours jouée là.
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