Il y a dans chaque cour de récréation un enfant que personne ne remarque vraiment. Il ne crie pas, il ne se bagarre pas, il ne pose aucun problème de discipline. Il longe le grillage, il reste dans le rayon de l'adulte de surveillance, ou il s'occupe très soigneusement de ses lacets pendant vingt minutes. Le soir, quand on lui demande comment s'est passée sa journée, il répond « bien ». Et l'affaire est classée.
Repérer cet enfant est nettement plus difficile qu'on ne l'imagine, y compris pour des adultes attentifs et bien intentionnés. C'est même l'un des résultats les plus constants de la recherche sur la solitude à l'école : ce que l'on observe de l'extérieur ne coïncide que partiellement avec ce que l'enfant vit de l'intérieur. D'où une recommandation de plus en plus explicite chez les chercheurs qui travaillent sur le sujet : cesser de déduire, et demander. Une seule question suffit, à condition de la poser correctement.
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- La solitude est un ressenti, pas un comportement. Un enfant qui joue seul peut aller très bien ; un enfant entouré peut se sentir seul.
- Une étude publiée en 2021 dans l'International Journal of Environmental Research and Public Health a mesuré à quel point enseignants et camarades savent désigner les élèves qui se sentent seuls : la correspondance avec le vécu déclaré par les enfants n'est que faible à modérée.
- La conclusion des auteurs est directe : il faut interroger l'enfant sur son ressenti plutôt que se fier aux seules observations.
- En France, l'enquête EnCLASS 2022 relayée par Santé publique France indique que 21 % des collégiens et 27 % des lycéens déclarent un sentiment de solitude.
- Cet article informe et ne remplace pas un avis médical ni l'évaluation d'un professionnel de l'enfance.
Être seul et se sentir seul, deux choses différentes
C'est le point de départ de toute la question, et il est contre-intuitif. Les travaux sur les conduites solitaires du jeune enfant, notamment ceux du psychologue Robert Coplan, distinguent depuis longtemps plusieurs façons d'être seul dans un groupe. Il y a l'enfant réticent, qui observe les autres de loin sans oser s'approcher, partagé entre l'envie de participer et l'anxiété. Il y a l'enfant en solitude passive, absorbé par une construction ou un dessin, qui trouve dans cette activité un plaisir réel. Il y a encore l'enfant qui s'invente des jeux à voix haute, tout seul, sans que cela traduise le moindre malaise.
Ces situations se ressemblent vues de la fenêtre de la salle des maîtres. Elles n'ont pas du tout la même signification. La recherche sur ce que les chercheurs appellent l'« insociabilité » décrit ainsi des enfants qui préfèrent simplement passer du temps seuls, sans peur du groupe et sans souffrance particulière. Leur imposer une intégration forcée n'a pas de sens.
Le miroir de cette situation est encore plus trompeur : un enfant peut être en permanence entouré, invité aux anniversaires, intégré à une bande, et se sentir profondément seul. La solitude, dans la littérature scientifique, se définit comme l'écart douloureux entre les relations que l'on a et celles que l'on voudrait avoir. C'est une expérience subjective. Aucun observateur extérieur n'a un accès direct à cet écart.
Pourquoi les adultes repèrent mal la solitude
Une étude parue en 2021 a mis ce constat en chiffres. Les chercheurs ont demandé à des enseignants néerlandais de désigner, parmi près de 1 600 élèves d'environ 9 ans, ceux qui leur semblaient se sentir seuls, puis ont comparé ces désignations aux questionnaires remplis par les enfants eux-mêmes. Une seconde étude a fait le même exercice auprès de 350 adolescents belges d'environ 14 ans, en demandant cette fois aux camarades de classe de se prononcer.
Le résultat mérite d'être médité. Les enseignants font mieux que le hasard, mais pas beaucoup : la correspondance entre leurs désignations et le vécu déclaré par les élèves reste faible. Les camarades de classe font sensiblement mieux, sans jamais approcher une correspondance satisfaisante. Autrement dit, une part importante des enfants qui se sentent seuls ne sont désignés par personne, et une part de ceux que l'on désigne ne se sentent pas seuls du tout.
Les auteurs en tirent une recommandation prudente mais nette : les désignations d'adultes ou de pairs ne peuvent pas servir seules d'outil de repérage, et interroger directement les enfants sur leur sentiment de solitude apporte une information que rien d'autre ne remplace.
La question qui fonctionne
Elle tient en une phrase, et elle porte sur le ressenti, jamais sur le décompte des amis : « Est-ce qu'il t'arrive de te sentir seul, à l'école ? »
Trois détails font toute la différence. D'abord, « il t'arrive » : la formule autorise une réponse nuancée, elle n'oblige pas l'enfant à se déclarer isolé en permanence, ce qu'aucun enfant ne fait volontiers. Ensuite, « te sentir » : on interroge une émotion, pas une situation sociale objective, ce qui évite à l'enfant d'avoir à se justifier. Enfin, « à l'école » : les questionnaires de référence sur la solitude enfantine ont été adaptés au contexte scolaire précisément parce que la solitude se joue là où l'enfant passe ses journées, et parce qu'ancrer la question dans un lieu la rend beaucoup plus facile à traiter pour un enfant de 8 ans.
La bonne question ne demande pas à l'enfant de prouver qu'il a des amis. Elle lui donne le droit de dire qu'il se sent seul.
Le moment compte presque autant que les mots. Les enfants parlent plus facilement lorsqu'ils ne sont pas face à un adulte qui les scrute : dans la voiture, en marchant côte à côte, en épluchant des légumes, au bord du lit lumière éteinte. Et après la question, il faut accepter le silence. Un enfant met souvent plusieurs secondes à décider s'il ouvre ou non cette porte. Enchaîner tout de suite sur autre chose la referme.
Les questions qui ne marchent pas
La plupart des questions que nous posons spontanément demandent en réalité à l'enfant de nous rassurer. Elles obtiennent donc la réponse que nous attendons.
| Ce que l'on demande spontanément | Ce que l'enfant entend | Ce que l'on peut demander à la place |
|---|---|---|
| « Tu as des copains ? » | Une évaluation, avec une bonne et une mauvaise réponse | « Il t'arrive de te sentir seul à l'école ? » |
| « Ça s'est bien passé aujourd'hui ? » | Une question fermée qui appelle « oui » | « C'était comment, la récré, aujourd'hui ? » |
| « Pourquoi tu ne vas pas jouer avec eux ? » | Un reproche déguisé | « Tu préfères être tranquille, ou tu aimerais qu'on te propose ? » |
| « Tu n'es pas tout seul, quand même ? » | Une demande implicite de rassurer l'adulte | Poser la question, puis se taire et attendre |
Pourquoi il vaut la peine de poser la question tôt
La solitude passagère fait partie de la vie, et la plupart des enfants la traversent sans séquelle. Ce qui retient l'attention des chercheurs, c'est la solitude qui s'installe. Une analyse publiée en 2021 dans Psychological Medicine, appuyée sur une cohorte américaine suivie de l'enfance à l'âge adulte, a examiné le devenir de participants ayant déclaré se sentir seuls avant 16 ans. Environ un enfant sur huit était concerné. À l'âge adulte, ce groupe présentait un risque significativement plus élevé de trouble anxieux et davantage de symptômes dépressifs, y compris après prise en compte des difficultés familiales et des troubles psychiques déjà présents dans l'enfance.
Deux précautions s'imposent à la lecture de ce type de résultat. Il s'agit d'associations statistiques, pas d'une mécanique implacable : la majorité des enfants concernés ne développeront pas de trouble. Et la solitude déclarée peut être, pour certains, le premier signe visible d'une difficulté qui existait déjà. Reste que ces travaux invitent à traiter une réponse comme « oui, souvent » pour ce qu'elle est : une information importante, pas une confidence à minimiser.
La réponse est oui : et maintenant ?
Le premier réflexe à contenir est celui de la réparation immédiate. Organiser trois goûters dans la semaine, appeler les parents des camarades, inscrire l'enfant à un club le lendemain matin : ces réponses partent d'une bonne intention, mais elles transforment une confidence en problème à régler, et découragent la prochaine.
- Accuser réception, sans dramatiser. Une phrase du type « merci de me l'avoir dit, ça compte » suffit à valider le ressenti sans le transformer en drame familial.
- Chercher le détail concret. Depuis quand, dans quels moments précis, avec quelles personnes. La récréation, la cantine et le trajet sont les trois moments les plus souvent cités par les enfants.
- Viser une relation, pas une popularité. Un travail devenu classique publié en 1999 dans Developmental Psychology a montré qu'une seule amitié réciproque de bonne qualité joue un rôle protecteur face à la victimisation par les pairs. L'objectif raisonnable n'est pas que l'enfant soit entouré, c'est qu'il ait quelqu'un.
- Parler à l'école. L'enseignant, l'infirmière scolaire ou le psychologue de l'éducation nationale voient l'enfant dans un contexte que vous ne voyez pas, et disposent de leviers concrets sur l'organisation des groupes.
- Consulter si les signes durent. Refus d'aller à l'école, troubles du sommeil, plaintes physiques répétées, perte d'appétit ou d'intérêt : ces signaux, s'ils s'installent, justifient l'avis d'un médecin ou d'un professionnel de la santé mentale de l'enfant.
Reste enfin l'hypothèse la plus fréquente, et la plus rassurante : l'enfant répond non, et il dit vrai. Il aime lire dans son coin, il trouve la cour bruyante, il a deux copains et cela lui va très bien. Vous n'aurez rien créé en posant la question. Vous aurez seulement installé une habitude : celle de pouvoir en parler. Le jour où la réponse changera, elle aura un endroit où atterrir. Précision utile pour finir : cet article informe et ne remplace pas un avis médical ni l'évaluation d'un professionnel.
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