Psychologie

Les gens nés dans les années 80-90 et qui ont grandi en regardant Dragon Ball ont développé un trait de caractère particulier

Avant l'école, des millions d'enfants regardaient un héros s'entraîner, perdre, et recommencer. Trente ans plus tard, que reste-t-il de ces récits de persévérance ? La psychologie des modèles et de la nostalgie apporte des réponses plus sérieuses qu'on ne le croit.

Téléviseur rétro orange posé sur un plan de travail
Les dessins animés des années 80-90 ont façonné bien plus que des souvenirs. Photo : Unsplash.

Fermez les yeux et vous y êtes : le générique hurlé devant la télévision du salon, les mains en coupe pour un kamehameha imaginaire, la cour de récré transformée en tournoi d'arts martiaux. Si vous avez grandi en France dans les années 90, Dragon Ball n'était pas un dessin animé parmi d'autres. C'était un rendez-vous, un langage commun, presque une école parallèle.

Or cette école enseignait une chose très précise. Pas la violence, contrairement à ce que craignaient certains parents et politiques de l'époque. Elle enseignait l'entraînement. Des épisodes entiers sans combat, où le héros soulève des poids, court, échoue, recommence. Une question mérite d'être posée sérieusement : qu'est-ce que des années passées devant ces récits de persévérance ont laissé dans les têtes de cette génération ?

À retenir

  • Créé par Akira Toriyama en 1984, Dragon Ball a touché en France un public massif via le Club Dorothée, dès la fin des années 80.
  • Sa mécanique narrative centrale n'est pas le pouvoir, mais l'effort : chaque montée en puissance se paie en entraînement et en défaites.
  • La psychologie des modèles, depuis Albert Bandura, montre que voir un personnage surmonter des obstacles peut nourrir le sentiment d'efficacité personnelle.
  • Les travaux de Constantine Sedikides sur la nostalgie suggèrent que se replonger dans ces souvenirs renforce lien social, continuité de soi et optimisme.

Un rendez-vous de masse, pas un loisir de niche

Rappel des faits, pour mesurer l'ampleur du phénomène. Dragon Ball naît en 1984 sous le crayon d'Akira Toriyama dans l'hebdomadaire japonais Shōnen Jump. Le manga devient l'un des plus vendus de l'histoire, avec plus de 260 millions d'exemplaires écoulés dans le monde selon son éditeur. En France, l'anime débarque à la fin des années 80 dans le Club Dorothée sur TF1, suivi de Dragon Ball Z, et s'installe pendant des années dans le quotidien des enfants, avant que les cassettes, les cartes et les jeux vidéo ne prolongent l'affaire.

À la mort de Toriyama, en mars 2024, l'onde de choc mondiale a rappelé qu'il ne s'agissait pas d'un simple souvenir d'enfance : des hommages sont venus de partout, y compris de responsables politiques français. On ne pleure pas ainsi un divertissement. On pleure quelque chose qui a participé à la construction de soi.

Des récits d'entraînement plus que de super-pouvoirs

Relisez la structure des grands arcs de la série : elle est d'une constance remarquable. Un adversaire surgit, plus fort que tout ce qu'on a connu. Le héros perd, parfois durement, parfois en y laissant la vie d'un proche. Puis vient le cœur du récit : l'entraînement. Goku court avec des poids, s'exerce sous une gravité démultipliée, s'enferme dans une salle où le temps s'étire pour travailler davantage. Et quand la victoire arrive, elle n'est jamais un don : elle est la facture payée d'avance.

Trois messages implicites traversent ainsi des centaines d'épisodes. Un : la force n'est pas un état, c'est une trajectoire, et chacun a son « prochain niveau ». Deux : la défaite est une information, pas une condamnation ; presque tous les héros de la série perdent avant de gagner. Trois : les rivaux d'hier deviennent les alliés de demain, de Piccolo à Vegeta, ce qui est une assez jolie leçon sur les conflits humains. Aucun de ces messages n'était présenté comme une morale. Ils étaient la mécanique même de l'histoire, répétée jusqu'à devenir évidente.

Ce que la psychologie dit des héros qu'on regarde

Soyons honnêtes : aucune étude scientifique ne mesure « l'effet Goku » sur les adultes d'aujourd'hui, et cet article ne va pas en inventer une. En revanche, des mécanismes bien documentés éclairent ce que ces récits ont pu déposer. Le premier vient d'Albert Bandura, figure majeure de la psychologie du siècle dernier : nous apprenons énormément par observation de modèles, et le sentiment d'efficacité personnelle, cette conviction d'être capable d'agir, se nourrit notamment d'expériences vicariantes, c'est-à-dire du spectacle d'autrui surmontant des obstacles.

Le second mécanisme date de 1956 : les chercheurs Donald Horton et Richard Wohl ont décrit les « relations parasociales », ces liens unilatéraux mais psychologiquement réels que nous nouons avec des personnages de fiction ou des figures médiatiques. Un enfant qui suit le même héros chaque semaine pendant des années entretient avec lui quelque chose qui ressemble à une relation, avec ses attentes, ses émotions, ses leçons retenues. Que des adultes se disent encore aujourd'hui « je me suis relevé en pensant à Goku » n'a donc rien de risible : c'est la trace d'un modèle intériorisé, comme d'autres générations ont intériorisé des héros de romans.

La nostalgie n'est pas une régression

Reste le sourire un peu gêné de l'adulte qui relance un vieux générique sur YouTube. Faut-il y voir un refus de grandir ? La recherche récente dit plutôt l'inverse. Longtemps considérée comme une pathologie, le mot fut forgé en 1688 par un médecin pour décrire le mal du pays des mercenaires suisses, la nostalgie a été réhabilitée par la psychologie contemporaine, notamment par les travaux de Constantine Sedikides et Tim Wildschut à l'université de Southampton.

Leurs études suggèrent que la nostalgie est une émotion majoritairement positive et fonctionnelle : elle renforce le sentiment de lien social, soutient la continuité de soi, cette impression d'être la même personne à travers le temps, nourrit le sens de l'existence et même une forme d'optimisme. Se replonger dans Dragon Ball entre trentenaires, c'est moins fuir le présent que consolider un fil : celui qui relie l'enfant devant le Club Dorothée à l'adulte d'aujourd'hui, et qui relie entre eux tous ceux qui partagent ce souvenir.

Goku ne promettait pas qu'on serait les plus forts. Il montrait qu'on ne progresse jamais sans tomber d'abord.

Les limites du modèle Goku

Il serait malhonnête de ne garder que le beau côté. Le récit du dépassement permanent a aussi son revers, et les adultes de cette génération le connaissent bien : l'idée qu'il existe toujours un niveau supérieur peut se transformer en insatisfaction chronique, en culte de la performance, en difficulté à se dire « c'est assez ». Goku lui-même n'est pas un modèle d'équilibre de vie : il rate à peu près tous ses rendez-vous familiaux pour aller s'entraîner.

La leçon utile n'est donc pas « souffre toujours plus ». Elle tient plutôt dans la partie du récit qu'on oublie : les entraînements de la série ont des maîtres, des paliers, des temps de récupération, et surtout un objectif qui dépasse la force elle-même, protéger ceux qu'on aime. L'effort y est un moyen, jamais une identité. C'est exactement la nuance que la psychologie de la motivation recommande aujourd'hui : viser la progression plutôt que la perfection, et savoir pour qui, pour quoi, on s'inflige l'effort.

Ce qu'il en reste, concrètement

Alors, que reste-t-il dans nos têtes ? Sans doute trois choses. Un réflexe : face à un obstacle, penser « entraînement » plutôt que « talent », ce qui ressemble fort à ce que la psychologie appelle un état d'esprit de progression. Un vocabulaire commun : « passer un cap », « monter en puissance », « prochain niveau », la langue de toute une génération au travail et au sport. Et une réserve émotionnelle : un stock de souvenirs partagés dans lequel, les jours de doute, on peut puiser du lien et de l'élan, ce que les chercheurs de Southampton décrivent précisément comme la fonction de la nostalgie.

Le mot de la fin

On a longtemps regardé de haut les enfants du Club Dorothée. L'histoire retiendra pourtant qu'un mangaka japonais a fait faire à toute une génération française son premier cours de persévérance, à raison d'un épisode par jour. Ni miracle ni lavage de cerveau : juste un récit assez bien construit pour qu'on ait envie, trente ans plus tard, de se relever encore une fois. Si vous vous demandez qui se cache derrière ce journal, la page de l'auteur raconte le parcours, entraînement compris.

Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et la société, avec une obsession : des articles vérifiables, sans étude inventée.