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Boissons énergisantes d'influenceurs : ce que les scientifiques reprochent vraiment à ces formules

Ce ne sont pas les couleurs des canettes qui posent problème, ni même la caféine en tant que telle. Ce qui préoccupe les agences sanitaires, c'est la dose rapportée au poids d'un adolescent, la confusion entretenue entre gammes, et un marketing qui atteint directement un public que la réglementation protégeait jusqu'ici mal.

Canettes de boissons énergisantes colorées alignées dans un rayon réfrigéré
Les boissons énergisantes lancées par des créateurs de contenu touchent d'abord une audience adolescente. Photo : Unsplash.

Le phénomène est né sur YouTube et sur Twitch avant d'atterrir dans les rayons. Des créateurs suivis par des dizaines de millions d'abonnés lancent leur propre boisson, la présentent dans leurs vidéos, organisent des files d'attente devant les supermarchés, et le produit devient un objet de collection avant d'être un produit alimentaire. Le cas le plus documenté est celui de la marque Prime, cofondée par les créateurs Logan Paul et KSI, dont la gamme énergisante a fait l'objet d'alertes réglementaires dès 2023.

Il faut poser les termes du débat correctement, car le sujet est régulièrement caricaturé dans les deux sens. Personne, du côté des agences sanitaires, ne prétend qu'une canette tue un adolescent. Ce qui est reproché à ces formules tient à quatre points précis : la quantité de caféine rapportée au poids corporel, la façon dont deux gammes très différentes portent presque le même nom, la charge en sucre pour les versions non allégées, et surtout un canal de promotion qui parle directement à des mineurs. Précision indispensable avant d'aller plus loin : cet article informe et ne remplace pas un avis médical.

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À retenir

  • La version énergisante de Prime contient 200 mg de caféine par canette, soit environ six fois la teneur d'une canette de Coca-Cola (34 mg). Santé Canada, dont la limite est de 180 mg par contenant à portion unique, a fait rappeler le produit en 2023.
  • L'EFSA retient 3 mg de caféine par kilo de poids corporel et par jour comme repère pour les enfants et les adolescents. Pour un jeune de 50 kg, cela représente 150 mg par jour, toutes sources confondues.
  • L'Anses déconseille les boissons énergisantes aux adolescents, ainsi que leur association avec l'alcool ou avec un exercice physique, et appelle à encadrer leur promotion auprès des publics sensibles.

Un produit alimentaire qui emprunte le circuit du divertissement

La nouveauté de ces marques n'est pas dans la canette, elle est dans le chemin qui mène à la canette. Une boisson classique se fait connaître par la publicité télévisée, l'affichage et la distribution. Une boisson d'influenceur se fait connaître par le flux quotidien que consomment ses acheteurs potentiels, souvent avant l'âge légal d'achat dans les pays qui en fixent un. Le message n'arrive pas dans un espace identifié comme publicitaire, il arrive au milieu d'un contenu de divertissement suivi par affinité.

Cette bascule change la nature du problème réglementaire. Les règles encadrant la publicité alimentaire destinée aux enfants ont été pensées pour des médias linéaires, avec des horaires, des écrans identifiés et des annonceurs déclarés. Elles s'appliquent mal à un format où le fondateur de la marque est aussi la vedette du contenu, et où la frontière entre le divertissement et la promotion n'existe tout simplement pas.

Le premier reproche : la caféine rapportée au poids

C'est le point technique central, et il est plus subtil qu'un simple « trop de caféine ». Les repères des agences sanitaires ne sont pas exprimés en canettes, mais en milligrammes par kilo. Dans son avis de référence de 2015, l'Autorité européenne de sécurité des aliments a conclu qu'une consommation de 400 mg de caféine par jour, toutes sources confondues, ne soulevait pas de problème de sécurité pour un adulte en bonne santé et non enceinte, et qu'une dose unique de 200 mg, soit environ 3 mg par kilo, était acceptable. Pendant la grossesse et l'allaitement, le repère descend à 200 mg par jour. Pour les enfants et les adolescents, l'EFSA propose de raisonner à 3 mg par kilo et par jour.

Traduisez ces chiffres dans la vie réelle et le problème apparaît immédiatement. Une canette de 200 mg de caféine représente la dose unique jugée acceptable pour un adulte de 65 kg. Pour un adolescent de 50 kg, elle dépasse à elle seule le repère journalier. Pour un enfant de 35 kg, elle le dépasse largement. Les autorités canadiennes retiennent d'ailleurs un repère voisin, 2,5 mg par kilo et par jour jusqu'à 18 ans. La question n'est donc pas de savoir si la caféine est dangereuse en soi, elle ne l'est pas aux doses usuelles chez l'adulte, mais de savoir à qui l'on vend une portion calibrée pour un adulte.

La caféine ne se lit pas en canettes, elle se lit en milligrammes par kilo. Une même dose qui passe inaperçue chez un adulte peut représenter, chez un adolescent, l'apport maximal de toute une journée.

Les repères des agences, en un tableau

Référence Public visé Repère retenu
EFSA, avis de 2015 Adulte en bonne santé, non enceinte 400 mg par jour toutes sources ; 200 mg en dose unique
EFSA, avis de 2015 Grossesse et allaitement 200 mg par jour
EFSA, avis de 2015 Enfants et adolescents 3 mg par kilo de poids corporel et par jour
Santé Canada Moins de 18 ans 2,5 mg par kilo de poids corporel et par jour
Santé Canada Contenant à portion unique 180 mg de caféine au maximum
Anses Adolescents Boissons énergisantes déconseillées

Ces repères ne décrivent pas des seuils de toxicité, mais des niveaux au-delà desquels des effets indésirables deviennent probables. Les manifestations décrites chez les jeunes consommateurs sont d'abord les troubles du sommeil, puis des palpitations et une accélération de la fréquence cardiaque, y compris chez des adolescents sans antécédent connu.

Le deuxième reproche : deux gammes, un seul nom

C'est un point que les autorités nord-américaines ont explicitement soulevé lors des alertes de 2023. Une même marque peut proposer une boisson d'hydratation sans caféine, destinée à l'effort sportif, et une boisson énergisante fortement caféinée, dans un habillage graphique très proche. Un adolescent qui a vu la première dans une vidéo et qui attrape la seconde dans un rayon ne fait pas nécessairement la différence, et un parent encore moins.

C'est ce risque de confusion, plus que la formule elle-même, qui a motivé les demandes d'enquête adressées à l'agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux en juillet 2023, ainsi que le rappel opéré au Canada la même année pour dépassement de la limite nationale de caféine par contenant. La leçon vaut au-delà d'une marque : quand deux produits aux profils sanitaires très différents partagent une identité visuelle, l'étiquetage cesse de jouer son rôle d'information.

Le troisième reproche : ce qu'il y a autour de la caféine

Les boissons énergisantes ne sont pas uniquement des vecteurs de caféine. Ce sont, dans leurs versions classiques, des sodas enrichis, avec une charge en sucres qui participe aux apports caloriques quotidiens et aux problèmes d'érosion dentaire. S'y ajoutent des ingrédients caractéristiques de la catégorie, taurine, guarana, ginseng, vitamines du groupe B, dont les effets combinés à long terme chez des consommateurs jeunes et réguliers restent peu documentés.

L'Anses avait souligné ce déficit d'évaluation : plusieurs de ces substances n'ont pas fait l'objet d'une évaluation dédiée pour certaines populations, notamment les femmes enceintes. L'agence recommande par ailleurs deux évictions précises, la consommation associée à l'alcool et la consommation pendant l'exercice physique, deux contextes où les signalements d'effets indésirables sont surreprésentés.

La régulation commence à bouger

Longtemps, ces produits ont été traités comme des boissons ordinaires, vendables à tout âge. Cela change. Le Québec est devenu le 11 juin 2026 la première juridiction canadienne à légiférer spécifiquement : le projet de loi 9, adopté par 103 voix contre une, interdit la vente de boissons énergisantes aux moins de 16 ans, y compris à un majeur qui achèterait pour le compte d'un mineur. Les amendes prévues atteignent 100 dollars pour un mineur contrevenant et jusqu'à 62 500 dollars pour un commerçant, montant doublé en cas de récidive, avec une entrée en vigueur six mois après l'adoption.

Le motif invoqué par le législateur québécois est chiffré : la consommation de boissons énergisantes chez les élèves du secondaire a presque doublé entre 2016 et 2023. En France, la vente n'est aujourd'hui pas soumise à une interdiction générale aux mineurs, contrairement à plusieurs autres pays européens, mais le sujet revient régulièrement devant le Parlement, et l'Anses appelle depuis plusieurs années à encadrer la promotion de ces produits auprès des enfants et des adolescents.

Ce qu'un parent peut regarder concrètement

Sans transformer chaque passage en rayon en cours de chimie, quelques réflexes suffisent à trancher la plupart des situations.

Enfin, un signal mérite l'attention : un adolescent qui dort mal, qui décrit des palpitations ou qui ressent une nervosité inhabituelle mérite qu'on regarde ce qu'il boit dans la journée, sans en faire un procès. La caféine a une demi-vie longue, et une canette consommée en fin d'après-midi pèse encore sur la nuit. En cas de symptôme persistant, l'avis d'un médecin reste la bonne démarche : cet article ne remplace pas un avis médical.

Santé, alimentation, sciences du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.