Si vous lisez ces lignes dehors, commencez par lever les yeux. La Lune est entrée dans l'ombre de la Terre à 4 h 33 et le maximum de l'éclipse est fixé à 6 h 12, heure de Paris. Cherchez très bas sur l'horizon ouest-sud-ouest, à quelques degrés seulement au-dessus des toits. À l'œil nu, sans lunettes, sans filtre, sans la moindre précaution : une éclipse de Lune ne présente aucun danger pour les yeux, à la différence totale d'une éclipse de Soleil. Le reste de cet article attendra sans problème que vous soyez rentré.
Une fois le nez en l'air, une question finit toujours par arriver : pourquoi ce matin, et pas un autre ? La réponse porte un nom et un numéro, le saros 138. L'éclipse en cours n'est pas un événement isolé mais le trentième membre d'une famille d'éclipses qui se ressemblent toutes, espacées de dix-huit ans et onze jours. Cette famille a une date de naissance, le 15 octobre 1521, une date de mort, le 30 mars 2982, et un arbre généalogique parfaitement calculable dans les deux sens.
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- Ce matin : maximum de l'éclipse à 6 h 12, heure de Paris, avec 96,2 % du diamètre apparent du disque dans l'ombre. Observation à l'œil nu, sans filtre, sans danger.
- La Lune se couche pendant l'éclipse. Toute la France voit le maximum, personne ne verra la fin de la phase partielle de 7 h 52.
- Cette éclipse est la 30e d'une série de 83, le saros 138, ouverte le 15 octobre 1521 et close le 30 mars 2982.
- Un saros dure 6 585,321 jours, soit 18 ans, 11 jours, 7 heures et 43 minutes. L'éclipse précédente de la série date du 16 août 2008.
- La suivante tombera le 7 septembre 2044. Elle sera totale, et elle ne sera pas visible depuis la France.
Où en est l'éclipse pendant que vous lisez ces lignes
Avant l'histoire longue, le calendrier court. Les cinq instants de contact sont les mêmes pour tout le monde sur Terre, puisque c'est la Lune elle-même qui change d'aspect. Seule sa visibilité dépend de l'endroit d'où on la regarde, et c'est précisément là que la France est mal servie ce matin.
| Étape | Heure de Paris | UTC | Visible depuis la France ? |
|---|---|---|---|
| Entrée dans la pénombre | 3 h 23 | 1 h 23 | Oui, mais quasi imperceptible à l'œil |
| Début de la phase partielle | 4 h 33 | 2 h 33 | Oui, partout en métropole |
| Maximum de l'éclipse | 6 h 12 | 4 h 12 | Oui, mais Lune très basse et ciel déjà clair |
| Fin de la phase partielle | 7 h 52 | 5 h 52 | Non. La Lune est couchée partout en France |
| Sortie de la pénombre | 9 h 01 | 7 h 01 | Non |
La phase partielle dure 3 h 18 min et le phénomène complet 5 h 38 min, mais la France n'en attrape que la première moitié. À Paris, la Lune se couche vers 7 h 09 et le Soleil se lève vers 7 h 01 : les deux astres se croisent presque à la même minute, ce qui ne laisse aucune chance à la fin de l'éclipse. Brest tient le plus longtemps, jusque vers 7 h 39. À Marseille, la Lune n'est plus qu'à environ 8 degrés de hauteur au moment du maximum. L'ouest du pays est nettement avantagé, et sur cette éclipse un horizon dégagé plein ouest-sud-ouest pèse plus lourd que n'importe quel instrument.
Le saros, ou pourquoi une éclipse revient tous les dix-huit ans et onze jours
Pour qu'une éclipse de Lune se produise, il faut trois conditions simultanées. La Lune doit être pleine, donc à l'opposé du Soleil. Elle doit se trouver au voisinage d'un nœud de son orbite, l'un des deux points où son plan de révolution croise celui de la Terre autour du Soleil, faute de quoi elle passe au-dessus ou en dessous de l'ombre. Et sa distance à la Terre détermine la taille apparente du cône d'ombre à traverser, donc la profondeur et la durée du phénomène.
Ces trois exigences renvoient à trois horloges lunaires distinctes qui, normalement, ne battent pas ensemble : le mois synodique de 29,53 jours pour le cycle des phases, le mois draconitique de 27,21 jours pour le retour aux nœuds, le mois anomalistique de 27,55 jours pour le retour à la même distance. La coïncidence remarquable, connue des astronomes babyloniens bien avant d'être expliquée, est que 223 mois synodiques, 242 mois draconitiques et 239 mois anomalistiques tombent tous les trois sur la même durée : 6 585,321 jours. Soit 18 ans, 11 jours, 7 heures et 43 minutes.
Au bout de cet intervalle, le Soleil, la Terre et la Lune se retrouvent donc dans une configuration presque identique, et l'éclipse se rejoue en presque tous points semblable. Presque, et c'est tout le sujet : la coïncidence n'est pas exacte. À chaque tour, le point de rencontre glisse d'environ un demi-degré par rapport aux nœuds lunaires. Un demi-degré par saros, cela paraît dérisoire. Sur quatre-vingts répétitions, cela suffit à faire naître une série, à la faire mûrir et à la tuer.
Saros 138, la carte d'identité de la famille
Le catalogue d'éclipses de la NASA donne la fiche complète de la série à laquelle appartient l'éclipse de ce matin. Elle s'ouvre le 15 octobre 1521 par une éclipse pénombrale, un simple frôlement où la Lune effleure à peine la zone de demi-ombre. Elle se referme le 30 mars 2982 par une autre pénombrale, symétrique de la première. Entre les deux, un peu plus de 1 460 ans et cette répartition :
- 43 éclipses pénombrales, celles du début et de la fin de série, quasiment invisibles à l'œil nu.
- 13 éclipses partielles, dont celle de ce matin. C'est la 7e des treize, et la deuxième plus longue de ce groupe.
- 26 éclipses totales, le cœur de la série, qui ne commence que le 7 septembre 2044 et court jusqu'au 8 juin 2495. La plus longue totalité de la famille, 105 minutes et 24 secondes, est calculée pour le 24 mars 2369.
Une précision d'honnêteté sur le décompte. La fiche française de l'éclipse la présente comme la 30e d'une série de 83, tandis que le catalogue de la NASA la numérote 29e sur 82. L'écart d'une unité tient à une convention sur la prise en compte du tout premier événement, si marginal qu'il est parfois compté et parfois écarté. Ce n'est pas un désaccord sur l'astronomie, c'est un désaccord sur le seuil à partir duquel on décide qu'une éclipse mérite d'entrer dans la liste.
Le glissement d'un demi-degré par tour explique la forme de cette carte d'identité. Le paramètre qui compte s'appelle gamma : il mesure à quelle distance le centre de la Lune passe de l'axe de l'ombre terrestre. En 1521, il valait 1,5291, une valeur si élevée que la Lune manquait l'ombre de très loin. Ce matin, il vaut 0,4964. En 2044 il vaudra 0,4318, en 2062 seulement 0,3735. La Lune se rapproche de l'axe à chaque retour, ce qui rend les éclipses de plus en plus profondes, jusqu'à ce que le mouvement continue et la fasse ressortir de l'autre côté. En 2982, gamma sera redescendu à moins 1,5589 et il n'y aura plus rien à voir. Une série de saros, c'est une trajectoire qui traverse lentement l'ombre de la Terre, sur quinze siècles.
Un saros ne prédit pas une éclipse pour vous. Il en prédit une pour la Terre entière, et vous laisse le soin d'être du bon côté du globe ce jour-là.
Le tiers de jour qui déplace tout de 116 degrés vers l'ouest
Reprenez la durée du saros : 18 ans, 11 jours, et 7 heures et 43 minutes. Ce sont ces sept heures qui décident de qui voit l'éclipse. Elles ne correspondent à aucun nombre entier de jours, ce qui veut dire que la Terre, pendant ce temps supplémentaire, continue de tourner. Environ un tiers de tour. Résultat : d'un membre à l'autre d'une même série, le spectacle se décale d'à peu près 116 degrés de longitude vers l'ouest.
La vérification est facile à faire sur notre propre éclipse. Ce matin, le maximum se produit au zénith de la Rondônia, au Brésil, autour de 9 degrés de latitude sud et 63 degrés de longitude ouest. Ajoutez 116 degrés vers l'ouest et vous tombez en plein océan Pacifique. C'est exactement ce que dit la NASA de l'éclipse suivante de la série, le 7 septembre 2044 : elle sera visible en totalité depuis l'est de l'Australie, le nord-est de l'Asie et le nord-ouest de l'Amérique du Nord. Le pourtour du Pacifique, précisément.
Il existe une parade à ce décalage, et les Grecs l'avaient déjà repérée : l'exeligmos, c'est-à-dire trois saros bout à bout. Sa durée, 19 755,964 jours, soit 54 ans, 31 jours, 23 heures et 8 minutes, tombe cette fois à quelques heures d'un nombre entier de jours. Le décalage résiduel n'est plus que d'environ 13 degrés, vers l'est. Autrement dit, une famille d'éclipses ne revient survoler à peu près la même région du monde que tous les cinquante-quatre ans, pas tous les dix-huit.
D'où vient l'éclipse de ce matin, et quand elle reviendra
L'éclipse mère porte une date précise : le 16 août 2008. C'était déjà une éclipse partielle, un peu moins profonde que celle de ce matin avec une magnitude ombrale de 0,8095, et surtout beaucoup plus confortable à observer depuis chez nous. Son maximum tombait à 21 h 10 UTC et elle était visible en totalité depuis l'Europe entière, en début de soirée, Lune haute. Beaucoup de lecteurs l'ont vue sans savoir qu'ils regardaient la version précédente du phénomène de ce matin. L'arithmétique du saros vaut le détour, parce qu'elle explique une bizarrerie de calendrier. Seize août 2008 plus dix-huit ans et onze jours donne le 27 août 2026. Ce sont les sept heures et quarante-trois minutes supplémentaires qui font basculer le maximum après minuit, et transforment une éclipse du 27 en éclipse du 28.
Dans l'autre sens, la règle change légèrement de forme. L'intervalle qui nous sépare du 7 septembre 2044 contient cinq 29 février, ceux de 2028, 2032, 2036, 2040 et 2044. Quand une série de saros traverse cinq années bissextiles au lieu de quatre, l'écart n'est plus de onze jours mais de dix. Vingt-huit août plus dix-huit ans et dix jours donne bien le 7 septembre. Le calcul tombe juste au jour près sur la date du catalogue.
| Éclipse du saros 138 | Type | Magnitude ombrale | Visible depuis la France ? |
|---|---|---|---|
| 16 août 2008 | Partielle | 0,8095 | Oui, visible en totalité depuis l'Europe |
| 28 août 2026 | Partielle | 0,9299 | Oui, jusqu'au coucher de la Lune |
| 7 septembre 2044 | Totale, 33 min 54 s de totalité | 1,0456 | Non |
| 18 septembre 2062 | Totale | 1,1496 | Non vérifié, voir ci-dessous |
Le rendez-vous de 2044 est donc à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que la série franchit enfin un seuil qu'elle n'avait jamais atteint en cinq siècles : après des dizaines de pénombrales puis sept partielles, elle donne sa toute première éclipse totale, avec près de trente-quatre minutes de totalité. Mauvaise, parce que le maximum tombe à 11 h 19 UTC, soit en plein milieu de journée sous nos latitudes, et que la carte de visibilité de la NASA place l'événement sur le Pacifique. La France n'en verra rien du tout.
Pour le membre d'après, le 18 septembre 2062, je préfère être franc plutôt que de vous vendre un espoir. Son maximum est calculé à 18 h 34 UTC, soit 20 h 34 heure de Paris, et à cette heure-là un mois de septembre la question de savoir si la Lune sera déjà levée au-dessus de la France se joue à très peu de chose. Je n'ai pas de carte de visibilité vérifiée à vous donner pour une date aussi lointaine, et je ne vais pas l'estimer au jugé. Ce qui est certain, en revanche, c'est la logique de l'exeligmos : c'est vers 2080, cinquante-quatre ans après ce matin, que le saros 138 devrait revenir se produire au-dessus d'à peu près la même région du globe qu'aujourd'hui.
Ce que le saros ne vous dira pas, et le calendrier qui vous servira vraiment
Il faut dire clairement à quoi sert un saros, et à quoi il ne sert pas. C'est un outil de série, pas un outil d'agenda personnel. Il répond à la question de la parenté d'une éclipse, pas à celle de la prochaine soirée à bloquer. Le saros 138 vous donne rendez-vous en 2044 sur le Pacifique, ce qui n'a strictement aucun intérêt pratique pour quelqu'un qui grelotte ce matin sur un parking de l'ouest de la France.
La raison est simple : d'autres séries tournent en parallèle, chacune avec son propre numéro et son propre décalage, et ce sont elles qui fourniront les prochaines éclipses visibles de chez nous. D'après le catalogue de la NASA, voici la suite du programme après ce matin :
- 20 février 2027, puis 18 juillet et 17 août 2027 : trois éclipses pénombrales. La Lune ne fait qu'effleurer la zone de demi-ombre et l'assombrissement reste si faible que la plupart des observateurs ne remarquent rien. Ne réglez pas de réveil pour celles-là.
- 12 janvier 2028 et 6 juillet 2028 : deux éclipses partielles, donc de vraies ombres visibles sur le disque.
- 31 décembre 2028 : une éclipse totale. C'est la date à entourer, la prochaine vraie lune de sang.
- 26 juin 2029 et 20 décembre 2029 : deux autres totales, coup sur coup.
Reste la question du moment, celle qui compte encore pour la prochaine demi-heure. L'éclipse de ce matin ne se termine pas, pour nous, à l'heure inscrite dans les tables. Elle se termine quand la Lune touche l'horizon, quelque part entre 6 h 45 et 7 h 40 selon l'endroit où vous vous trouvez, et le ciel sera déjà largement blanchi bien avant. Il faut le savoir pour ne pas être déçu : la Lune sera basse, terne, tremblante, et la partie encore éclairée du disque écrasera visuellement la teinte cuivrée que promettent toutes les photos d'éclipses totales, y compris celle qui illustre cet article.
Ce n'est pas une raison pour rentrer se coucher. Cette éclipse est la quatrième d'une quasi-tétrade entamée avec les totales du 14 mars 2025, du 7 septembre 2025 et du 3 mars 2026. Quatre éclipses de Lune notables en moins de dix-huit mois, cela ne se reproduira pas avant longtemps. Et pour le membre suivant de cette famille précise, celle qui porte le numéro 138, il faudra attendre dix-huit ans, dix jours, et un billet d'avion pour le Pacifique.
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