Psychologie · Le journal

Avoir peu joué avec son père pendant l'enfance laisse cette trace sur la personnalité adulte

Le chahut du samedi matin, les bagarres pour rire sur le tapis du salon, les lancers en l'air : longtemps considérés comme du temps perdu, ces jeux occupent depuis vingt ans une place à part dans la recherche sur le développement. Et ce qu'ils laissent chez l'adulte n'est pas ce que l'on imagine.

Père jouant et chahutant avec son jeune enfant dans un salon
Le jeu physique entre père et enfant est étudié comme un apprentissage à part entière. Photo : Unsplash.

Il y a une catégorie de souvenirs d'enfance que personne ne pense à ranger dans la colonne des choses importantes. Le père qui fait le monstre derrière le canapé. La lutte sur le tapis, qui s'arrête net quand quelqu'un dit stop. L'enfant lancé en l'air, rattrapé, relancé, dans un mélange exact de peur et de rire. Ces scènes n'apparaissent dans aucun album photo et ne figurent sur aucun carnet de santé.

Elles occupent pourtant, depuis une vingtaine d'années, une place à part dans la recherche sur le développement de l'enfant. Non parce qu'elles rendraient plus sportif ou plus courageux, mais parce qu'elles constituent l'un des rares contextes où un enfant apprend à monter très haut en excitation puis à redescendre, en présence d'un adulte plus fort que lui qui garantit que rien de grave n'arrivera. Et c'est précisément là, plutôt que dans un trait de caractère, que les travaux longitudinaux repèrent une trace durable.

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À retenir

  • La trace la mieux documentée ne porte pas sur un trait de caractère mais sur le modèle interne des relations : la façon dont on se représente ce que l'on peut attendre des autres quand la tension monte.
  • Une étude allemande suivie sur seize ans, publiée en 2002 dans Social Development, a montré que la qualité du jeu du père avec son tout-petit prédisait la représentation de l'attachement de l'enfant à 10 puis à 16 ans, indépendamment de la qualité des soins maternels.
  • Une méta-analyse de 2017 portant sur 16 études et 1 521 duos père-enfant associe ce jeu physique à de meilleures compétences sociales et émotionnelles, avec des effets de taille faible à modérée.
  • Ce qui compte est la qualité du jeu, pas sa quantité. Et ces travaux décrivent des associations, jamais un destin.
  • Cet article informe et ne remplace pas un avis médical.

De quel jeu parle-t-on exactement

Les chercheurs anglophones parlent de rough-and-tumble play, que l'on traduit en français par jeu de bataille ou jeu physique turbulent. Il ne s'agit ni de sport, ni de jeux de construction, ni de lecture partagée. Il s'agit de ce moment où l'on se roule par terre, où l'on se poursuit, où l'on se soulève, où l'on fait semblant de se battre en riant.

Trois caractéristiques le distinguent d'une vraie bagarre. Le rire y est constant. Les rôles s'inversent : l'adulte se laisse dominer, puis reprend l'avantage. Et surtout, il existe un signal d'arrêt qui fonctionne. Ce dernier point est central : ce que l'enfant apprend n'est pas à cogner, c'est à s'arrêter quand on le lui demande, et à obtenir que l'autre s'arrête quand il le demande lui-même.

Ce type de jeu n'est évidemment pas réservé aux pères. Les synthèses de la littérature notent simplement qu'il est, dans les sociétés occidentales, plus souvent pratiqué par eux, ce qui explique que la recherche l'ait longtemps étudié sous l'angle du lien père-enfant.

La théorie de l'activation, ou l'autre versant de l'attachement

Pour comprendre pourquoi ces jeux intéressent les chercheurs, il faut un détour par une idée développée par le psychologue québécois Daniel Paquette. La théorie de l'attachement, telle qu'elle s'est construite, décrit surtout une fonction de réconfort : la figure d'attachement est celle vers laquelle on revient quand on a peur.

La relation dite d'activation décrit une fonction complémentaire : celle d'un adulte qui pousse l'enfant vers l'extérieur, l'encourage à prendre des risques, à explorer, à affronter la nouveauté, tout en posant des limites nettes. D'un côté la sécurité, de l'autre l'ouverture au monde. Le jeu physique est le terrain d'exercice privilégié de cette seconde fonction, parce qu'il combine excitation, incertitude et cadre.

La trace repérée sur seize ans

L'observation la plus impressionnante vient d'un suivi longitudinal allemand publié en 2002 dans la revue Social Development. Quarante-quatre familles ont été suivies depuis la petite enfance de leur enfant jusqu'à son adolescence. Les chercheurs ont évalué non pas la fréquence du jeu paternel, mais sa qualité, à l'aide d'une échelle mesurant la capacité du père à stimuler l'enfant tout en restant attentif à ses signaux.

Résultat : cette qualité de jeu observée chez les tout-petits prédisait la façon dont l'enfant se représentait les relations d'attachement à 10 ans, puis à 16 ans. Elle apportait une information distincte de celle fournie par la qualité de la relation avec la mère. Les auteurs décrivaient aussi un lien entre une faible sensibilité paternelle dans le jeu et davantage de difficultés de comportement signalées par les enseignants au début de la scolarité.

La trace ne se lit pas dans un trait de caractère, mais dans une conviction silencieuse : celle de savoir, ou non, que la tension peut monter dans une relation sans que la relation se casse.

C'est en cela que le titre de cet article demande une précision. Avoir peu joué avec son père ne rend pas timide, ni agressif, ni introverti. Ce que ces travaux pointent est plus discret : la représentation que l'on se fait de ce qu'il est possible de vivre avec quelqu'un quand le ton monte, quand le jeu devient rude, quand il faut demander l'arrêt et faire confiance à l'autre pour qu'il s'arrête.

Ce que disent les synthèses récentes

Deux travaux de synthèse permettent de faire le tri entre ce qui est établi et ce qui ne l'est pas. Une méta-analyse publiée en 2017 dans l'Infant Mental Health Journal a rassemblé 16 études et 1 521 duos père-enfant. Elle rapporte des associations positives avec la compétence sociale évaluée par les parents et les enseignants, ainsi qu'avec les habiletés émotionnelles, notamment la capacité à décoder les émotions d'autrui. En revanche, le lien avec l'agressivité de l'enfant ressort comme négligeable, ce qui contredit à la fois ceux qui craignent que ces jeux rendent violent et ceux qui promettaient qu'ils calmeraient tout.

Une revue systématique publiée en 2020 dans Developmental Review, appuyée sur 39 publications, va dans le même sens : le jeu père-enfant de bonne qualité est associé à une meilleure capacité de l'enfant à réguler ses émotions et à moins de difficultés de comportement, dont l'hyperactivité.

Ce que l'on entend souvent Ce que montrent les travaux
« Ces jeux rendent les enfants violents » Le lien avec l'agressivité ressort comme négligeable dans la méta-analyse de 2017
« Plus on chahute, mieux c'est » Faux : certains travaux associent une fréquence et une durée élevées de ces jeux à la maison à davantage de difficultés à redescendre en tension
« Il faut un père pour ces jeux » Le jeu physique est plus souvent le fait des pères en Occident, mais rien n'indique qu'il leur soit réservé
« Sans ces jeux, l'enfant est marqué à vie » Les effets rapportés sont de taille faible à modérée, et le développement dispose de nombreuses autres voies

Les limites qu'il faut poser à ces résultats

Trois réserves s'imposent, et elles comptent autant que les résultats eux-mêmes. D'abord, ces recherches sont majoritairement corrélationnelles : un père disponible pour jouer est aussi, souvent, un père disponible pour beaucoup d'autres choses, et un foyer moins sous tension. Le jeu peut être le symptôme d'un climat familial autant que sa cause.

Ensuite, les échantillons sont parfois très restreints. Le suivi allemand sur seize ans porte sur quarante-quatre familles : c'est remarquable par sa durée, modeste par sa taille, et il faut résister à la tentation d'en tirer des lois générales.

Enfin, la qualité prime nettement sur la quantité. Un père qui chahute tous les soirs sans percevoir le moment où l'enfant est débordé n'offre pas le même apprentissage qu'un père qui joue moins souvent mais s'arrête au bon moment. La variable décisive dans le suivi allemand n'était pas le temps de jeu, mais la finesse d'ajustement du père aux signaux de son enfant.

Et si ce jeu a manqué

La question intéresse deux publics différents, et mérite deux réponses.

Reste la lecture la plus juste de cette littérature, et elle est plutôt réconfortante. Ce qui compte n'est pas d'avoir eu un père joueur, c'est d'avoir eu, quelque part, quelqu'un avec qui l'intensité pouvait monter sans danger. Un grand frère, une mère qui se roulait par terre, un grand-père, un entraîneur. Le jeu de bataille n'est pas une exclusivité paternelle : c'est une expérience, et elle a plusieurs portes d'entrée. Cet article informe et ne remplace pas un avis médical.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.