Psychologie

La psychologie suggère que les personnes qui remercient les conducteurs en traversant la rue ne le font pas uniquement par gratitude

Le conducteur freine, votre main se lève avant même que vous y ayez pensé. On appelle cela un merci. Mais la recherche sur la gratitude, la réciprocité et l'anxiété sociale suggère que ce petit geste fait bien plus de choses à la fois.

Main levée à la vitre d'une voiture en signe de remerciement
Le petit signe de la main au conducteur dit souvent plus que de la gratitude. Photo : Unsplash.

C'est l'un des gestes les plus universels de la vie urbaine. Une voiture ralentit devant le passage piéton, vous vous engagez, et votre main se lève toute seule, accompagnée d'un hochement de tête ou d'un demi-sourire. Si on vous demandait pourquoi, vous répondriez sans hésiter : par gratitude, évidemment. Le conducteur s'est arrêté, vous le remerciez, fin de l'histoire.

Sauf que la psychologie n'aime pas les fins d'histoire trop simples. Quand les chercheurs se penchent sur ce que fait réellement un remerciement, ils découvrent un outil étonnamment polyvalent : une émotion morale qui régule la coopération, un moyen de solder une dette symbolique, un colmatage d'inconfort social, et même, dans ce cas précis, un dispositif de sécurité routière. La gratitude est bien là, mais elle voyage rarement seule.

À retenir

  • La gratitude est une vraie piste : Robert Emmons et Michael McCullough la décrivent comme une émotion morale qui détecte les bienfaits, motive à rendre et encourage le bienfaiteur à recommencer.
  • Le geste sert aussi à solder une dette : la norme de réciprocité décrite par Alvin Gouldner rend inconfortable le fait de recevoir sans rien rendre, même trois secondes d'attente.
  • Chez certains, il apaise surtout une gêne sociale : peur de déranger, besoin d'être perçu comme quelqu'un de bien élevé.
  • Il remplit enfin une fonction de sécurité très concrète : établir le contact et confirmer que chacun a vu l'autre.
  • Ces lectures ne s'excluent pas : le même geste peut faire tout cela en une seconde.

La gratitude, une émotion plus stratégique qu'il n'y paraît

Commençons par la lecture la plus évidente, car elle est loin d'être fausse. Robert Emmons et Michael McCullough, pionniers de la psychologie de la gratitude, ont montré que cette émotion n'est pas un simple sentiment agréable : c'est une émotion morale, au même titre que la culpabilité ou l'empathie. Dans leurs travaux du début des années 2000, McCullough et ses collègues lui attribuent trois fonctions : elle agit comme un baromètre qui détecte qu'on a bénéficié de l'action d'autrui, comme un moteur qui pousse à rendre la pareille, et comme un renforçateur qui incite le bienfaiteur à recommencer.

Cette troisième fonction éclaire notre passage piéton. Quand vous levez la main, vous n'exprimez pas seulement un état intérieur : vous administrez une micro-récompense au conducteur. Vous augmentez, très légèrement, la probabilité qu'il s'arrête pour le prochain piéton. Vu ainsi, votre merci n'est pas un point final, c'est un investissement dans le comportement futur d'un inconnu. La gratitude, disent ces chercheurs, est l'un des mécanismes par lesquels les groupes humains entretiennent la coopération sans avoir besoin de gendarmes.

Find, remind, bind : un merci qui fabrique du lien

La psychologue Sara Algoe, de l'université de Caroline du Nord, a proposé une théorie devenue une référence : « find, remind, bind ». Selon elle, la gratitude sert à trois choses : repérer les personnes qui se soucient de nous (find), nous rappeler la valeur de celles que nous connaissons déjà (remind), et resserrer le lien avec elles (bind). Ses études portent surtout sur les couples et les amitiés, où dire merci prédit la solidité de la relation dans les mois qui suivent.

Que vient faire un automobiliste anonyme là-dedans ? Vous ne le reverrez jamais, il n'y a aucun lien à consolider. C'est justement ce qui rend le geste intéressant : il montre que le programme de la gratitude tourne même quand sa fonction première n'a plus d'objet. Vous traitez un inconnu de passage comme un partenaire social digne d'être reconnu. Le lien que vous renforcez n'est pas celui qui vous unit à ce conducteur, mais celui qui vous rattache à la communauté des usagers de la route en général. Un merci sans destinataire durable, adressé en réalité à tout le monde.

La dette de trois secondes qu'il faut absolument solder

Deuxième lecture, moins flatteuse mais tout aussi documentée : le malaise de la dette. En 1960, le sociologue Alvin Gouldner a décrit la norme de réciprocité comme l'une des règles les plus répandues des sociétés humaines : celui qui reçoit doit rendre. Cette norme a un coût psychologique : recevoir quelque chose sans pouvoir le rendre crée un déséquilibre, et ce déséquilibre est désagréable, même quand l'enjeu est minuscule.

Or le conducteur qui s'arrête vous « donne » quelque chose : quelques secondes de son temps, une once de son élan. Impossible de lui rendre la monnaie, il sera loin dans dix secondes. La main levée règle le problème sur-le-champ : elle solde la transaction avant qu'elle ne devienne une dette impossible à honorer. Sous cet angle, le geste relève moins de la gratitude ressentie que de la comptabilité sociale : on ne remercie pas parce qu'on déborde de reconnaissance, on remercie pour ne pas rester débiteur.

Une partie de nos mercis ne dit pas « je vous suis reconnaissant », mais « nous sommes quittes ». Les deux se ressemblent à s'y méprendre, et c'est très bien ainsi.

Quand le merci apaise surtout celui qui le donne

Il faut ajouter une troisième couche, plus intime. Pour beaucoup de gens, traverser devant une voiture arrêtée est une situation légèrement inconfortable : on se sent observé, on a l'impression de déranger, de faire attendre. Les personnes sujettes à l'anxiété sociale connaissent bien cette sensation d'être une gêne ambulante. Le signe de la main, souvent accompagné d'un pas pressé, fonctionne alors comme un apaisement : il dit « je sais que je vous retarde, je fais vite, ne m'en veuillez pas ». Ce n'est plus tout à fait un merci, c'est presque une excuse.

S'y ajoute le besoin d'approbation sociale, l'un des moteurs les plus banals du comportement humain. La psychologie sociale distingue depuis longtemps ce que nous faisons par conviction et ce que nous faisons pour être bien vus. Remercier ostensiblement, sous le regard du conducteur et parfois d'autres piétons, c'est aussi soigner son image : celle d'une personne polie, bien élevée, qui connaît les codes. Rien de honteux là-dedans, mais il faut le dire honnêtement : une partie du geste travaille pour vous, pas pour l'autre.

Un geste qui peut aussi vous sauver la vie

Il existe enfin une lecture que la psychologie partage avec la sécurité routière, et elle est d'une simplicité désarmante : lever la main, c'est se rendre visible. Les campagnes de prévention le répètent depuis des années : une part importante des accidents aux passages piétons tient à un défaut de communication, chacun croyant que l'autre l'a vu. Chercher le regard du conducteur, lui adresser un signe, c'est vérifier que le contact est établi avant de s'engager, puis confirmer pendant la traversée que l'interaction se déroule comme prévu.

Le geste de remerciement prolonge ce canal de communication : tant que votre main est levée et que vos regards se croisent, vous existez pleinement dans le champ d'attention du conducteur. C'est peut-être la fonction la plus archaïque du geste : avant d'être un merci, c'est un signal de présence, hérité de ce vieux réflexe qui consiste à ne jamais devenir invisible pour ce qui est plus gros que soi.

Un geste qui ne se traduit pas partout de la même façon

Dernier indice que la gratitude n'explique pas tout : le geste varie énormément selon les cultures, alors que l'émotion de gratitude, elle, semble largement universelle. Au Royaume-Uni, le petit signe de la main entre usagers de la route est quasi obligatoire, au point que son absence est perçue comme une insulte. Au Japon, on voit des écoliers s'incliner brièvement après avoir traversé, un salut enseigné et ritualisé. Ailleurs, remercier un conducteur qui ne fait qu'appliquer la règle paraîtrait simplement étrange, voire servile.

Si le geste était l'expression directe et naturelle d'une émotion, il serait à peu près identique partout. Sa variabilité montre qu'il s'agit d'une convention : chaque culture décide de ce qui mérite un merci, de la forme qu'il prend et de ce que coûte son omission. Vous n'avez pas appris ce geste dans un manuel, mais vous l'avez bel et bien appris, par imitation, comme le reste de votre grammaire sociale.

Alors, gratitude ou pas ?

Soyons précis sur ce que la science permet de dire. Aucune étude n'a établi le profil psychologique des personnes qui remercient les conducteurs, et ce texte ne prétend pas lire dans votre âme à partir d'un signe de la main. Ce que la recherche montre, c'est que le remerciement en général est un outil multifonction : émotion morale chez Emmons et McCullough, créateur de lien chez Algoe, solde de dette chez Gouldner, gestion de l'image et du malaise chez les théoriciens de l'interaction, signal de sécurité pour la prévention routière. Toutes ces lectures coexistent, et leur dosage varie selon les personnes et les jours.

C'est précisément pour cela que le titre de cet article dit « pas uniquement par gratitude » et non « pas par gratitude ». Le jour où vous êtes détendu, votre main levée est probablement un vrai merci. Le jour où vous traversez en trottinant, tête baissée, elle ressemble davantage à une excuse. Les deux gestes sont identiques vus du pare-brise, et c'est le génie de cette convention : elle laisse chacun y mettre ce qu'il veut, tout en produisant le même résultat collectif, des routes où l'on continue de s'arrêter les uns pour les autres. Ce journal explore ce genre de mécanismes logés dans les gestes ordinaires ; pour savoir qui l'écrit, c'est par ici.

Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et la société, avec une obsession : des articles vérifiables, sans étude inventée.