Sur le papier, c'était la photo parfaite de l'été : soi-même au premier plan, et derrière l'épaule, le Soleil rongé par la Lune lors de l'éclipse du 12 août 2026, totale en Islande et dans le nord de l'Espagne, partielle à plus de 90 % sur la quasi-totalité de la France. Et sur le papier toujours, le selfie semblait être l'option prudente : puisqu'on tourne le dos au Soleil pour se photographier, on ne le regarde pas. Logique imparable ?
Pas pour les ophtalmologistes. Depuis l'éclipse américaine de 2017, et de nouveau avant celle d'avril 2024, les spécialistes de la rétine répètent que le selfie d'éclipse est l'un des gestes les plus piégeux de la journée. Non pas parce que le téléphone serait dangereux en lui-même, mais à cause de ce que ce cadrage fait faire à nos yeux : se retourner, vérifier, lever le regard « juste une seconde », recommencer. Si vous avez multiplié les selfies hier, voici ce qu'il faut comprendre, et surveiller. Cet article informe, il ne remplace évidemment pas un avis médical.
À retenir
- Le danger du selfie d'éclipse ne vient pas de l'écran, mais des regards répétés à l'œil nu vers le Soleil pour vérifier le cadrage : ces expositions brèves s'additionnent.
- Dès 2017, le rétinologue Tongalp Tezel (université Columbia) mettait en garde contre les selfies d'éclipse, rappelant qu'Isaac Newton se serait abîmé la vue en observant le reflet d'une éclipse dans un étang.
- Tache centrale, flou, lignes déformées dans les jours qui viennent : consultez rapidement un ophtalmologiste. L'absence de douleur ne prouve rien.
Dos au Soleil, mais pas à l'abri : le paradoxe du selfie
Reconstituons la scène telle qu'elle s'est jouée le soir de l'éclipse sur des milliers de places, de plages et de balcons. Vous tendez le bras, écran face à vous, dos au Soleil. Premier essai : le croissant n'est pas dans le cadre. Vous vous retournez pour repérer sa position dans le ciel. Deuxième essai : il est caché par votre tête. Nouveau coup d'œil par-dessus l'épaule. Troisième essai : un nuage arrive, vite, on recommence. En deux minutes de séance photo, vos yeux ont fixé le Soleil cinq ou six fois, sans aucune protection.
C'est exactement le mécanisme que décrivaient les experts interrogés avant l'éclipse nord-américaine de 2024 : pendant qu'on compose l'image, on regarde par-dessus le bord de l'écran, on incline le visage pour améliorer le cadrage, et les yeux se retrouvent exposés avant même qu'on s'en aperçoive. Le téléphone donne un sentiment d'intermédiaire protecteur, alors qu'il ne contrôle en rien la lumière qui atteint directement la rétine. Et une éclipse partielle aggrave le piège : la baisse de luminosité rend le croissant fixable sans éblouissement insupportable, alors que sa surface reste aussi lumineuse que le Soleil ordinaire.
Ce que disent les ophtalmologistes depuis 2017
La mise en garde n'a rien de théorique. En août 2017, avant la grande éclipse américaine, le centre médical de l'université Columbia publiait un avertissement resté célèbre, signé du professeur de rétinologie Tongalp Tezel : beaucoup de gens pensent qu'un selfie est sans risque puisqu'ils ne regardent pas directement le Soleil, expliquait-il en substance, mais la séance expose malgré tout les yeux, et il rappelait qu'un regard vers l'éclipse pendant la composition peut provoquer une brûlure solaire de la rétine, avec à la clé vision floue, voire perte de la vision centrale.
Pour frapper les esprits, le même spécialiste convoquait un précédent historique : Isaac Newton se serait endommagé la vue en observant le reflet d'une éclipse à la surface d'un étang, « l'équivalent archaïque de l'écran de téléphone ». En 2024, avant l'éclipse du 8 avril, l'Académie américaine d'ophtalmologie et de nombreux confrères ont réitéré le message sous une autre forme : un coup d'œil isolé ne suffit généralement pas à léser la rétine, mais les regards répétés finissent par franchir le seuil critique, et nul ne sait à l'avance où se situe le sien.
Le selfie d'éclipse est une illusion d'optique comportementale : on croit tourner le dos au danger, alors qu'on s'invente dix bonnes raisons de le regarder en face.
Et le reflet de l'écran, dans tout ça ?
Un mot sur l'argument le plus discuté de l'alerte de 2017 : le professeur Tezel évoquait aussi la lumière du Soleil renvoyée par l'écran du téléphone vers le visage. Faut-il en conclure que le reflet sur l'écran peut brûler la rétine ? Sur ce point précis, les avis publiés depuis sont plus nuancés : un écran de smartphone ne réfléchit qu'une petite fraction de la lumière incidente, et l'image du Soleil qu'on y regarde, celle produite par la caméra, n'est jamais plus lumineuse que l'écran lui-même, donc sans danger.
Le consensus des messages de prévention de 2024 tient en une phrase : le vrai risque du selfie n'est pas dans le téléphone, il est autour du téléphone. C'est l'œil qui quitte l'écran pour chercher le Soleil dans le ciel, le regard qui déborde du cadre, la vérification « en vrai » entre deux clichés. Autrement dit, un problème de comportement plus que de physique. C'est d'ailleurs pour cela que la parade est si simple, comme on va le voir.
Comment faire un selfie d'éclipse sans risque
Bonne nouvelle pour l'éclipse du 2 août 2027, qui offrira à nouveau une belle phase partielle à la France : le selfie d'éclipse sûr existe. Il repose sur une discipline simple, résumée par les recommandations des sociétés d'ophtalmologie et des agences spatiales :
- Gardez vos lunettes d'éclipse sur le nez (norme ISO 12312-2, en parfait état) pendant toute la séance photo, y compris pour un selfie. Vous apparaîtrez avec vos lunettes ? C'est justement la photo la plus crédible du jour.
- Ne levez jamais les yeux à l'œil nu pour repérer le Soleil : localisez-le une fois, lunettes sur les yeux, puis composez uniquement sur l'écran.
- Ne regardez jamais par-dessus le bord du téléphone pour vérifier le cadrage : si l'image ne va pas, on recommence via l'écran, point.
- N'utilisez pas le zoom optique ou un objectif additionnel sans filtre solaire : pour les photos du Soleil lui-même, un filtre certifié doit couvrir l'objectif.
- Le plus simple reste de préparer le cadrage avant, de déclencher en rafale et de trier ensuite, plutôt que d'enchaîner les tentatives le nez en l'air.
Vous avez multiplié les selfies hier : que surveiller maintenant ?
Si votre séance photo d'hier s'est faite dans les règles, ou si vos regards vers le ciel se comptent sur les doigts d'une main et ont duré une fraction de seconde, le scénario le plus probable est qu'il ne se passera rien. En revanche, si vous avez enchaîné les cadrages avec de vrais coups d'œil au Soleil, restez attentif quelques jours : la rétinopathie solaire est indolore, la rétine n'ayant pas de récepteurs de la douleur, et ses signes apparaissent souvent plusieurs heures à plusieurs jours après l'exposition.
Les symptômes qui doivent conduire à consulter rapidement un ophtalmologiste ou des urgences ophtalmologiques : une tache sombre ou floue au centre de la vision, une baisse de netteté pour lire, des lignes droites qui ondulent, des couleurs ternies, une gêne durable à la lumière. Testez chaque œil séparément, par exemple face à un quadrillage. Et en attendant un éventuel rendez-vous, pas d'automédication : aucun collyre ne répare une rétine. Encore une fois, cet article ne remplace pas un avis médical : au moindre doute, ce sont les professionnels de la vue qui tranchent.
Moralité pour 2027 : la meilleure photo d'éclipse n'est pas celle où l'on voit le mieux le Soleil, c'est celle qu'on peut regarder ensuite avec des yeux intacts. Lunettes certifiées vissées sur le nez, regard rivé à l'écran, et le selfie du siècle n'aura rien coûté à votre rétine.
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