L'idée revient souvent au moment où l'on commence à recevoir ses relevés de carrière : plutôt que d'attendre l'âge du taux plein, partir plus tôt, acheter un véhicule aménagé et consacrer quelques années à traverser l'Espagne, l'Italie, la Scandinavie. L'argument est fort et difficilement contestable : la santé et l'énergie ne sont pas les mêmes à soixante-deux ans et à soixante-dix.
Reste que ce choix se chiffre, et qu'il se chiffre à vie. Une pension amputée ne se rattrape pas, alors qu'un voyage reporté, lui, peut se reprogrammer. Ce dossier ne cherche pas à décourager le projet mais à donner la méthode pour l'évaluer sérieusement, en cinq étapes. Un mot avant de commencer : cet article ne remplace pas un conseil juridique ou fiscal, et un rendez-vous avec votre caisse de retraite reste indispensable avant toute décision.
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- Partir avant d'avoir tous ses trimestres déclenche une double pénalité : une décote de 0,625 point de taux par trimestre manquant, dans la limite de 20 trimestres, et une proratisation de la pension.
- La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 gèle le calendrier de la réforme de 2023 pour les générations 1964 à 1968, à compter du 1er septembre 2026.
- La décote disparaît à 67 ans, quel que soit le nombre de trimestres. C'est le point de repère qui structure tout le calcul.
- Le budget du voyage doit être établi poste par poste, à partir de vos propres devis. Aucun chiffre moyen trouvé en ligne ne vaut le vôtre.
Étape 1 : identifier son âge légal et ses trimestres
Tout part de là, et c'est plus mouvant qu'il n'y paraît, car le calendrier de la réforme de 2023 a été gelé par la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026. Ce gel prend effet le 1er septembre 2026 et concerne principalement les générations nées entre 1964 et 1968, soit environ 2,2 millions de personnes selon l'Assurance retraite. Voici les repères publiés par le service public d'information retraite, à jour de ce texte.
| Année de naissance | Âge légal de départ | Trimestres requis pour le taux plein |
|---|---|---|
| Avant le 1er septembre 1961 | Génération non concernée par la réforme de 2023 | 168 |
| Septembre à décembre 1961 | 62 ans et 3 mois | 169 |
| 1962 | 62 ans et 6 mois | 169 |
| 1963 et 1964 | 62 ans et 9 mois | 170 |
| Janvier à mars 1965 | 62 ans et 9 mois | 170 |
| Avril à décembre 1965 | 63 ans | 171 |
| 1966 | 63 ans et 3 mois | 172 |
| 1967 | 63 ans et 6 mois | 172 |
| 1968 | 63 ans et 9 mois | 172 |
| 1969 et après | 64 ans | 172 |
Deuxième donnée à récupérer, sur votre relevé de carrière : le nombre de trimestres déjà validés. Rappelons qu'un trimestre se valide au régime général dès lors que la rémunération soumise à cotisation atteint 150 fois le SMIC horaire brut de l'année, et que des périodes non travaillées, maladie, maternité, chômage, peuvent être assimilées. Vérifiez ligne à ligne : les oublis de début de carrière et les périodes d'apprentissage sont fréquents, et un trimestre retrouvé vaut de l'argent tous les mois.
Étape 2 : mesurer le coût exact d'un départ anticipé
La pension de base du régime général se calcule selon une formule à trois facteurs : le revenu annuel moyen, calculé sur les vingt-cinq meilleures années plafonnées au plafond de la Sécurité sociale, multiplié par un taux, multiplié par le rapport entre votre durée d'assurance et la durée requise pour votre génération.
Le taux plein s'établit à 50 %. Si vous partez avant 67 ans sans avoir tous vos trimestres, ce taux est réduit de 0,625 point par trimestre manquant, dans la limite de 20 trimestres. Autrement dit, dans le pire des cas, le taux tombe à 37,5 % au lieu de 50 %.
C'est ici que la double peine intervient, et beaucoup de futurs retraités la découvrent trop tard : le troisième facteur, la proratisation, s'applique en plus. Les trimestres qui vous manquent réduisent le taux, puis réduisent une seconde fois la pension par le rapport de durée. Les deux effets se multiplient, ils ne s'additionnent pas. Un départ avec cinq années d'avance ne coûte donc jamais 5 % de pension, mais beaucoup plus.
Le contrepoint est tout aussi important : à 67 ans, la décote est annulée automatiquement, quel que soit votre nombre de trimestres. La proratisation, elle, continue de s'appliquer. Entre l'âge légal et 67 ans, chaque trimestre gagné vaut donc doublement.
Un départ anticipé ne se paie pas une fois, au moment du départ. Il se paie chaque mois, jusqu'au dernier.
Étape 3 : connaître les planchers, et ce qu'ils impliquent
Un projet de vie nomade au long cours suppose de savoir jusqu'où la pension peut descendre, et quels filets existent. Deux dispositifs, très différents, jouent ce rôle.
Le minimum contributif est un complément versé automatiquement, sans démarche, aux assurés qui liquident au taux plein avec une pension de base faible. Revalorisé de 1,18 % au 1er janvier 2026, il s'établit selon le service public à 903,93 € brut par mois pour un départ au taux plein avant 67 ans avec l'ensemble des trimestres cotisés, et à 756,29 € brut par mois dans les autres situations éligibles. Point décisif pour notre sujet : une fois le minimum contributif attribué, le total de vos retraites personnelles, base et complémentaires confondues, ne peut pas dépasser 1 410,89 € brut par mois.
L'allocation de solidarité aux personnes âgées, l'ASPA, est un tout autre mécanisme : une aide sociale, sous conditions de ressources, portée en 2026 à 1 043,59 € par mois pour une personne seule et 1 620,18 € pour un couple, pour des plafonds de ressources annuels de 12 523,14 € et 19 442,21 €. Deux réserves majeures pour un projet itinérant. D'abord, elle suppose une résidence stable en France, ce qui borne la durée des séjours à l'étranger. Ensuite, elle est récupérable sur la succession : en métropole, l'administration peut se rembourser lorsque l'actif net successoral dépasse 108 586,14 €, dans la limite de 8 463,42 € par an pour une personne seule et 11 322,77 € pour un couple.
Étape 4 : construire le budget du voyage, poste par poste
Ici, aucun chiffre moyen ne sera donné, et ce n'est pas de la prudence excessive. Le coût d'une vie nomade varie du simple au triple selon le gabarit du véhicule, le rythme de déplacement, la saison, la part d'aires gratuites et le pays traversé. Un budget copié sur celui d'un autre voyageur ne vous apprend rien. En revanche, la grille des postes, elle, est universelle. Reportez vos propres montants en face de chaque ligne, avec des devis réels.
- Le véhicule. Prix d'achat ou mensualité de crédit, décote annuelle, et la question du permis : au delà de 3,5 tonnes de poids total autorisé en charge, un permis B ordinaire ne suffit plus.
- Le carburant. C'est le poste qui dépend le plus de vos choix. Multipliez votre kilométrage annuel envisagé par la consommation réelle du véhicule et par le prix moyen constaté sur vos itinéraires.
- L'hébergement. Nuitées en camping, aires de services, stationnements gratuits : la répartition entre ces trois catégories est le principal levier d'ajustement du budget.
- Les péages et les traversées. Les tarifs de péage des véhicules hauts diffèrent de ceux des voitures, et un ferry pèse lourd sur un itinéraire nordique ou insulaire.
- L'entretien et l'imprévu. Révisions, pneumatiques, contrôle technique, batteries de servitude, plus une réserve pour panne. Sur un véhicule qui roule beaucoup, ce poste n'est pas optionnel.
- Les assurances. Assurance du véhicule adaptée à un usage intensif, assistance à l'étranger, complémentaire santé, garantie rapatriement.
- La vie courante. Alimentation, gaz, laverie, connexion internet mobile avec un forfait valable dans plusieurs pays.
Étape 5 : les dépenses qui ne disparaissent pas
C'est l'angle mort le plus fréquent des projets de départ. Vendre ou louer son logement ne fait pas tomber toutes les charges à zéro, et certains frais apparaissent précisément parce qu'on part.
Il faut conserver une adresse administrative valable, pour les impôts, la caisse de retraite, la banque et le renouvellement des papiers. Il faut maintenir une couverture santé cohérente avec vos déplacements en Europe. Il faut prévoir le stockage des affaires que le véhicule ne peut pas contenir. Et il faut anticiper le retour : au bout de quelques années, se reloger dans une région où l'on n'a plus d'attache coûte souvent davantage qu'on ne l'imaginait au départ.
Un point fiscal mérite attention si le projet devient une expatriation de fait. Le domicile fiscal s'apprécie selon quatre critères issus de l'article 4 B du code général des impôts : le foyer, le lieu de séjour principal, l'exercice d'une activité professionnelle et le centre des intérêts économiques. La doctrine fiscale publiée au Bulletin officiel des finances publiques est explicite : il suffit qu'un seul de ces critères soit rempli pour être considéré comme domicilié en France. Les conventions fiscales internationales priment ensuite sur le droit interne.
Le calcul final tient sur une page
Posez trois colonnes. Dans la première, la pension nette mensuelle à l'âge légal, avec décote et proratisation. Dans la deuxième, la même pension à l'âge du taux plein. Dans la troisième, le budget mensuel du voyage tel que vous venez de l'établir. Puis répondez à deux questions.
Première question : l'écart entre les colonnes un et deux, multiplié par le nombre de mois d'espérance de vie à la retraite, représente le prix total du départ anticipé. Deuxième question : la colonne un permet-elle réellement de financer la colonne trois, sans épuiser l'épargne qui devra durer vingt ou trente ans ? Si la réponse est non, deux ajustements existent avant de renoncer : décaler le départ de quelques trimestres seulement, ce qui coûte souvent bien moins qu'un report complet, ou réduire le format du projet, en partant six mois par an plutôt qu'à l'année.
Le projet reste parfaitement tenable, à condition d'être posé sur des chiffres. Demandez un relevé de carrière actualisé, faites simuler plusieurs dates de départ par votre caisse et par vos régimes complémentaires, puis comparez ces simulations à votre budget réel. Rappelons-le une dernière fois : cet article ne remplace pas un conseil juridique ou fiscal.
Retraite, argent, choix de vie : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.
