Cette nuit, la Lune entre dans l'ombre de la Terre. L'éclipse commence discrètement à 3 h 23, heure de Paris, quand notre satellite pénètre dans la pénombre, puis les choses sérieuses démarrent à 4 h 33 avec l'entrée dans l'ombre. Le maximum est calculé pour 6 h 12 le vendredi 28 août : à cet instant, 96,2 % du diamètre apparent du disque lunaire seront noyés dans l'ombre de notre planète. Une éclipse presque totale, mais pas totale.
Et c'est précisément ce « presque » qui va tout changer côté couleur. Depuis mars 2025, trois éclipses totales de Lune se sont succédé, chacune offrant cette teinte cuivrée qui a fait le tour des réseaux sociaux. Celle de cette nuit est la quatrième d'une quasi-tétrade, mais la première à ne pas franchir la barre de la totalité. Résultat : la Lune rougira, mais vous aurez beaucoup plus de mal à le voir. Explication, et surtout mode d'emploi pour ne pas être déçu.
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- Horaires en heure de Paris, le vendredi 28 août : entrée dans la pénombre 3 h 23, début de la phase partielle 4 h 33, maximum à 6 h 12, fin de la phase partielle 7 h 52, sortie de la pénombre 9 h 01.
- Magnitude ombrale de 0,9299 : il restera toujours un mince liseré de Lune éclairé en plein Soleil. C'est ce liseré qui va gêner la perception du rouge.
- En France, la Lune se couche pendant l'éclipse, vers 7 h 08 à Paris et 7 h 37 à Brest. Personne, en métropole, ne verra la fin de la phase partielle de 7 h 52.
- Aucune protection n'est nécessaire : une éclipse de Lune s'observe à l'œil nu, sans filtre et sans le moindre danger.
Pourquoi la Lune rougit : la Terre ne coupe pas la lumière, elle la filtre
Commençons par le mécanisme, parce qu'il éclaire tout le reste. La première intuition est fausse, et c'est ce qui rend le phénomène intéressant. On imagine volontiers que l'ombre de la Terre est une zone parfaitement noire dans laquelle la Lune disparaîtrait. Si notre planète n'avait pas d'atmosphère, ce serait effectivement le cas : la Lune s'éteindrait progressivement, puis se rallumerait une fois l'ombre traversée.
Sauf que la Terre est entourée d'une enveloppe gazeuse d'environ cent kilomètres d'épaisseur utile, et que cette enveloppe fait deux choses à la lumière du Soleil qui la traverse en rasant le bord du globe. D'abord elle la dévie, par réfraction, exactement comme le fait une lentille : une partie des rayons solaires qui auraient dû filer tout droit sont courbés vers l'intérieur du cône d'ombre, et vont éclairer la Lune. Ensuite elle la trie, par diffusion.
Ce tri porte un nom : la diffusion de Rayleigh, du nom du physicien qui l'a formalisée à la fin du XIXe siècle. Les molécules d'air, essentiellement l'azote et l'oxygène, dispersent bien plus efficacement les courtes longueurs d'onde que les longues. Le bleu et le violet partent dans toutes les directions, ce qui explique d'ailleurs la couleur du ciel en plein jour. Le rouge et l'orange, eux, traversent sans trop d'encombre.
Quand un rayon solaire rase la Terre en direction de la Lune, il parcourt une épaisseur d'atmosphère considérable, bien plus grande que celle traversée par un rayon qui arrive au zénith. Le bleu est éliminé en route, le rouge passe. Ce qui atteint la surface lunaire n'est donc pas de la lumière solaire blanche affaiblie, c'est de la lumière rouge, la même que celle qui colore un coucher de soleil. Cette image est la plus juste qu'on puisse donner du phénomène : une Lune totalement éclipsée est éclairée par l'anneau de tous les levers et couchers de soleil de la Terre, additionnés au même instant.
Une éclipse ne teint pas la Lune en rouge. Elle lui envoie la seule lumière qui reste après que l'atmosphère terrestre a fait le tri, et cette lumière est rouge.
C'est aussi pour cette raison que la teinte n'est jamais identique d'une éclipse à l'autre. Elle dépend de l'état réel de l'atmosphère au moment du passage : nébulosité le long de la ligne de terminaison, humidité, poussières, et surtout aérosols volcaniques. Après une éruption majeure, les éclipses suivantes sont notablement plus sombres. L'éclipse de décembre 1992, dans la traîne du Pinatubo, est restée l'exemple de référence d'une Lune quasiment invisible au maximum.
Le problème du 28 août : 96,2 %, ce n'est pas 100 %
Voilà le cœur du sujet. Pour que la Lune vire franchement au cuivre, il faut que la totalité de son disque soit dans l'ombre. Cette nuit, la magnitude ombrale plafonne à 0,9299, ce qui signifie qu'au maximum, à 6 h 12, 96,2 % du diamètre apparent seront dans l'ombre. Il restera donc en permanence un mince croissant de surface lunaire directement éclairé par le Soleil, non filtré, non rougi.
Ce liseré paraît anecdotique. Il ne l'est pas du tout. Une portion de Lune éclairée en direct est spectaculairement plus lumineuse que la même surface plongée dans l'ombre : les ressources d'observation d'éclipses citent un rapport de l'ordre de 500 pour 1 entre ces deux zones. Votre œil, comme le capteur de votre appareil photo, s'adapte à la partie la plus brillante du champ. Résultat, la portion éclipsée paraît sombre, grise ou franchement noire, et sa coloration rouge est noyée par l'éblouissement du croissant voisin.
C'est un pur effet de contraste, et il a une conséquence pratique très concrète : le rouge sera là, mais il faudra aller le chercher. Aux jumelles, il apparaîtra plus nettement qu'à l'œil nu. Sur une photo bien exposée pour l'ombre, il ressortira encore mieux, quitte à cramer complètement le liseré. Cette différence entre ce que voit l'œil et ce que capte le capteur explique la plupart des déceptions lors des éclipses partielles profondes.
Une Lune à quelques degrés du sol, et l'aube qui monte
Second handicap, et pour la France il pèse au moins aussi lourd que le premier. Au moment du maximum, la Lune sera très basse sur l'horizon ouest-sud-ouest, à quelques degrés à peine, et le ciel sera déjà en train de blanchir. À Paris, le lever du Soleil est prévu vers 7 h 01, et le crépuscule civil du matin commence une trentaine de minutes plus tôt. Autrement dit, l'éclipse atteint son point culminant au pire moment possible pour la France.
Une Lune basse est aussi une Lune vue à travers une épaisseur d'atmosphère maximale, donc atténuée et brouillée par la turbulence. Sur un fond de ciel qui s'éclaircit, un disque déjà peu lumineux perd encore en contraste. Voici la situation ville par ville, d'après les éphémérides publiées pour cette éclipse. Les valeurs varient d'une minute ou deux selon la source et le point exact d'observation.
| Ville | Hauteur de la Lune au maximum (6 h 12) | Coucher de la Lune | Part du disque encore dans l'ombre au coucher |
|---|---|---|---|
| Brest | 11,8° | vers 7 h 37 | 20 % |
| Nantes | 10,7° | vers 7 h 27 | 34 % |
| Bordeaux | 11,1° | vers 7 h 26 | 35 % |
| Toulouse | 10,4° | vers 7 h 19 | 44 % |
| Paris | 7,6° | vers 7 h 08 | 57 % |
| Marseille | 7,9° | vers 7 h 03 | 62 % |
| Lyon | 7,3° | vers 7 h 02 | 64 % |
| Lille | 6,4° | vers 7 h 02 | 64 % |
| Strasbourg | 4,4° | vers 6 h 45 | 79 % |
La lecture est sans appel : l'ouest de la France est nettement avantagé, l'est nettement pénalisé. Toute la métropole verra le début de la phase partielle et le maximum, mais personne ne verra la fin de la phase partielle à 7 h 52, ni la sortie de la pénombre à 9 h 01. À ce moment-là, la Lune sera couchée partout en France. Le phénomène se poursuivra pour les observateurs des Amériques, où le maximum passe au zénith de la Rondônia, au Brésil.
L'échelle de Danjon, et pourquoi elle ne servira pas cette nuit
Les observateurs disposent depuis des décennies d'un outil pour noter la couleur d'une éclipse : l'échelle de Danjon, mise au point par l'astronome André Danjon. Elle va de L = 0 à L = 4 et se lit ainsi :
- L = 0 : éclipse très sombre, la Lune est presque invisible au milieu de la totalité.
- L = 1 : éclipse sombre, coloration grise ou brunâtre, les détails de la surface sont difficiles à distinguer.
- L = 2 : éclipse rouge sombre ou couleur rouille, avec une tache très sombre au centre de l'ombre.
- L = 3 : éclipse rouge brique, l'ombre est souvent bordée d'une zone jaune ou grise.
- L = 4 : éclipse cuivrée ou orange très brillante, avec une bordure extérieure bleutée et lumineuse.
Détail qui a son importance : cette échelle s'évalue au milieu de la totalité, à l'œil nu, et elle n'est pas conçue pour les éclipses partielles. Cette nuit, il n'y aura pas de totalité, donc pas de note de Danjon à attribuer. C'est une manière rigoureuse de dire ce que cet article annonce depuis le début : la nuance rouge existera, mais elle ne sera ni mesurable ni comparable aux éclipses totales de mars 2025, de septembre 2025 et de mars 2026.
Comment aller chercher le rouge malgré tout
Rien n'est perdu, à condition de placer ses efforts au bon endroit. La vraie difficulté de cette éclipse n'est pas le matériel, c'est le lieu. Un horizon parfaitement dégagé vers l'ouest-sud-ouest vaut mieux que le plus beau des télescopes coincé derrière un immeuble. En ville, un balcon orienté au sud ou à l'est ne servira à rien : la Lune sera trop basse. Un point haut, un plateau, une plage tournée vers le large, une berge, voilà les meilleurs choix, quitte à faire quelques kilomètres.
| Matériel | Ce que ça change pour la couleur | Verdict |
|---|---|---|
| Œil nu | La partie éclipsée paraîtra sombre, la teinte rouge sera difficile à percevoir à cause du liseré éclairé et de la clarté du ciel | Suffisant pour suivre le phénomène, insuffisant pour la couleur |
| Jumelles | Meilleur choix rapport résultat sur effort : elles concentrent la lumière et rendent la teinte cuivrée nettement plus perceptible | Recommandé, et c'est le matériel le plus adapté à une Lune basse |
| Lunette ou télescope | Beaucoup de détails, mais un champ étroit et une mise en station délicate sur une cible à quelques degrés du sol | Utile si l'instrument est déjà installé, pas indispensable |
| Smartphone | Le mode automatique expose pour le ciel et rate presque toujours la Lune, le mode manuel ou expert change tout | Possible avec des réglages manuels et un appui stable |
| Appareil photo sur trépied | La seule façon de faire ressortir vraiment le rouge, en exposant pour l'ombre et en acceptant de surexposer le liseré | Le meilleur résultat, mais il faut préparer le matériel à l'avance |
Deux conseils pratiques valent pour tout le monde. Le premier : ne visez pas uniquement 6 h 12. Le créneau de 5 h à 6 h est plus confortable, la Lune est un peu plus haute, le ciel encore sombre, et l'ombre est déjà largement engagée sur le disque. Le second : sortez au moins vingt minutes avant, le temps que vos yeux s'adaptent à l'obscurité, et évitez de consulter votre téléphone en pleine luminosité pendant l'observation.
Aucune protection, et surtout aucune confusion avec le Soleil
Point capital, parce que la confusion revient à chaque fois. Une éclipse de Lune s'observe à l'œil nu, sans aucun filtre, sans aucun danger. La Lune ne fait que renvoyer une fraction de la lumière solaire, et pendant l'éclipse elle en renvoie encore moins que d'habitude. Les lunettes d'éclipse solaire aux normes ISO, indispensables pour observer le Soleil, sont ici parfaitement inutiles : elles sont si opaques que vous ne verriez tout simplement rien. Rangez-les, elles resserviront pour la prochaine éclipse de Soleil.
La seule vraie précaution concerne l'autre astre. À Brest, la Lune restera visible jusque vers 7 h 37, soit bien après le lever du Soleil. Une règle simple s'applique alors : on ne pointe jamais des jumelles, une lunette ou un téléobjectif en direction du Soleil levant, à l'est. La cible, elle, est à l'opposé, plein ouest-sud-ouest. Tant que vous regardez de ce côté-là, il n'y a rigoureusement rien à craindre.
Pour une vraie Lune rouge, il faudra patienter
Soyons honnêtes jusqu'au bout : si votre objectif est de voir une Lune franchement cuivrée, cette nuit n'est pas la bonne occasion. Elle vaut le déplacement pour autre chose, pour la géométrie du phénomène, pour cette Lune mordue posée sur l'horizon dans les lueurs de l'aube, qui donne d'ailleurs des images bien plus intéressantes qu'une Lune haute et anonyme. L'éclipse de cette nuit appartient au saros 138, dont elle est la 30e manifestation sur une série de 83, et elle sera visible depuis les Amériques, l'Europe et l'Afrique, mais pas depuis l'Asie ni l'Océanie.
Ensuite, le calendrier se fait avare. La prochaine éclipse lunaire observable depuis la métropole sera une éclipse par la pénombre en février 2027, un phénomène très discret que l'œil peine à détecter. Une éclipse partielle suivra en janvier 2028. Pour retrouver une totalité, et donc une vraie Lune de sang visible de France, la date à noter est le 31 décembre 2028. Trois ans à attendre, mais le spectacle, lui, sera au rendez-vous.
D'ici là, la meilleure façon d'aborder la nuit qui vient est de réviser ses attentes : une éclipse partielle profonde, très photogénique, à observer bas sur l'horizon dans un ciel qui blanchit, avec une nuance cuivrée qu'il faudra deviner plutôt qu'admirer. Ceux qui le savent à l'avance ne seront pas déçus.
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