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Tu les tues en croyant bien faire : le geste d'un ancien pour des poireaux droits tout l'hiver

Rabattre le feuillage des poireaux à mi-hauteur, sécateur en main, en pensant les faire grossir : le geste est répété chaque été dans des milliers de potagers. Il fait exactement l'inverse de ce qu'on attend de lui. La méthode des jardins d'autrefois, elle, ne coupe rien : elle enterre, un peu, souvent.

Rangée de poireaux au feuillage dressé dans un potager en fin d'été
Un poireau se construit par ses feuilles : couper le feuillage revient à couper l'usine. Photo : Unsplash.

Il existe une poignée de gestes que le potager se transmet de génération en génération sans que personne ne vérifie jamais s'ils servent à quelque chose. Rabattre le feuillage des poireaux en fait partie. La formule circule dans tous les jardins : on coupe les feuilles à mi-hauteur, deux ou trois fois dans la saison, « pour que ça descende dans le blanc ». Le résultat visuel est très satisfaisant, une rangée bien nette, taillée au carré.

Le problème, c'est que la plante ne fonctionne pas du tout comme ça. Un poireau ne stocke rien dans son fût : il le fabrique, feuille après feuille, avec l'énergie captée par ce même feuillage que l'on est en train de couper. Chaque coup de sécateur retire donc une partie de l'usine et laisse une plaie ouverte. Voici ce qui se joue réellement, et le geste que pratiquaient les jardiniers d'autrefois pour obtenir des fûts longs et des poireaux qui tiennent debout jusqu'au printemps.

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À retenir

  • Le blanc du poireau n'est pas un réservoir : c'est un empilement de gaines de feuilles qui blanchissent à l'abri de la lumière.
  • Rabattre le feuillage en cours de culture supprime la surface de photosynthèse qui fabrique précisément ce fût.
  • Les plaies fraîches et l'odeur libérée par la coupe sont des signaux d'appel pour la teigne et la mouche mineuse du poireau.
  • Le vrai geste, c'est le buttage progressif : ramener un peu de terre autour du fût, plusieurs fois, sans jamais enterrer le cœur.

Ce que vous coupez vraiment quand vous rabattez le feuillage

Un poireau est un allium, cousin de l'oignon et de l'ail, mais bâti différemment. Il ne forme pas de bulbe. Ce que nous appelons le blanc, ou le fût, est un cylindre constitué de la base des feuilles emboîtées les unes dans les autres. Chaque nouvelle feuille naît au cœur, pousse à l'intérieur du cylindre, puis sort par le haut. Le fût s'allonge et s'épaissit à mesure que ces gaines s'ajoutent.

Autrement dit, la partie verte et la partie blanche ne sont pas deux organes distincts : c'est la même feuille, blanche en bas parce que la lumière ne l'atteint pas, verte en haut parce qu'elle la reçoit. La partie verte capte l'énergie lumineuse, la transforme en sucres, et ces sucres servent à construire les gaines suivantes. Couper le vert revient donc à réduire la production juste au moment où la plante s'en sert pour grossir.

Sur un plant vigoureux de fin d'été, la perte n'est pas anecdotique. La plante rebâtit du feuillage à partir de ses réserves plutôt que de l'investir dans le fût, et repart avec un temps de retard qu'elle ne rattrapera pas avant les jours courts. C'est la raison pour laquelle un rang rabattu donne très souvent des poireaux plus fins, plus courts de blanc, alors même que le jardinier a l'impression d'avoir bien travaillé.

Les deux ravageurs que la lame fait venir

Il y a un second effet, plus discret. Le poireau appartient à une famille dont les tissus contiennent des composés soufrés volatils, ceux qui font pleurer quand on épluche un oignon. Une coupe libère ces composés d'un coup, et laisse en prime une blessure fraîche sur toute la largeur de la feuille.

Or les deux ennemis principaux de cette culture, la teigne du poireau et la mouche mineuse du poireau, sont des insectes qui repèrent leur plante hôte à l'odeur avant d'y pondre. Les deux figurent régulièrement dans les bulletins de santé du végétal relayés par le programme Jardiner Autrement, porté par la Société nationale d'horticulture de France, qui signalent leurs périodes de vol au jardin amateur. Multiplier les coupes en pleine période de vol, c'est envoyer un signal olfactif au moment précis où il ne faut pas.

La conduite raisonnable est connue et ne coûte rien : on ne coupe pas, on surveille, et on protège les jeunes plantations avec un voile ou un filet à maille fine bien plaqué au sol pendant les périodes sensibles. Une rotation, en évitant de replanter des poireaux au même endroit d'une année sur l'autre, complète utilement le dispositif.

On ne fait pas grossir un poireau en le taillant, on le fait grossir en lui laissant ses feuilles et en lui volant la lumière du bas.

Le geste des anciens : butter un peu, souvent

La méthode traditionnelle ne s'attaque pas au haut de la plante, mais au bas. Elle consiste à ramener progressivement de la terre fine autour du fût, à plusieurs reprises pendant la seconde partie de la culture. L'objectif est simple : priver de lumière une portion de plus en plus haute des gaines, qui blanchissent alors au lieu de verdir. Le blanc s'allonge à mesure que la butte monte.

Le buttage produit un second bénéfice, celui qui donne son titre à cet article. Un fût maintenu par une butte de terre sur dix ou quinze centimètres est mécaniquement tenu. Il encaisse le vent d'automne, le poids de la neige mouillée et les alternances gel dégel sans se coucher. Un poireau non butté, planté superficiellement, finit très souvent l'hiver en oblique, avec de la terre coincée entre les feuilles et un blanc court et sale.

Comment procéder, concrètement :

Une variante ancienne, utile quand la terre est lourde, consiste à planter les jeunes plants profondément dans un trou fait au plantoir, sans reboucher, puis à laisser les pluies et les buttages successifs combler le trou. On obtient le même allongement du blanc avec moins de manutention.

La seule taille qui se justifie

Nuance importante, parce que la tradition contient elle aussi un coup de lame, et qu'il est souvent invoqué pour défendre le rabattage. Au moment de repiquer les jeunes plants, beaucoup de jardiniers pratiquent l'habillage : on raccourcit légèrement les racines et l'extrémité des feuilles avant la mise en terre.

Ce geste répond à une logique précise et très différente. Le plant vient d'être arraché, ses racines sont endommagées et n'absorbent presque plus rien pendant quelques jours, alors que ses feuilles continuent de transpirer. Réduire un peu la surface foliaire limite ce déséquilibre le temps de la reprise. C'est une mesure de transplantation, valable une fois, sur un plant qui n'a pas encore de système racinaire fonctionnel.

Rien à voir avec un rabattage répété sur une plante installée, en pleine croissance, qui dispose de toutes ses racines et n'a aucun déficit à compenser. La confusion entre ces deux gestes explique probablement la persistance de la croyance.

Croyances et réalité, le récapitulatif

Ce qu'on croit Ce qui se passe réellement À faire à la place
Couper les feuilles fait descendre la sève dans le blanc La plante perd de la surface de photosynthèse et ralentit Laisser tout le feuillage en place
Rabattre évite que les poireaux se couchent Un fût non soutenu se couche quand même dès les vents d'automne Butter progressivement pour caler le fût
La coupe assainit le rang Elle ouvre des plaies et libère une odeur attractive pour les ravageurs Filet à maille fine et rotation des cultures
On raccourcit toujours les feuilles, c'est la tradition La tradition raccourcit une seule fois, au repiquage, pour la reprise Habiller au repiquage, plus rien ensuite

Passer l'hiver sans les perdre

Le poireau est une culture rustique, et c'est tout son intérêt : il se récolte au fur et à mesure des besoins, y compris en plein hiver. Trois précautions suffisent à garantir un rang debout jusqu'au printemps.

Dernier point à propos des feuilles jaunies ou abîmées en cours d'hiver : les retirer une à une à la main, celles qui sont déjà sèches, ne pose aucun problème puisqu'elles ne produisent plus rien. Ce n'est pas une taille, c'est du nettoyage. La différence tient à un critère simple : si la feuille est encore verte, elle travaille, et elle reste.

Le plus difficile, dans cette histoire, n'est pas technique. C'est d'accepter qu'un rang de poireaux ébouriffé, avec ses feuilles qui partent dans tous les sens, soit le signe d'une culture qui va bien. La rangée taillée au cordeau est plus jolie en août. C'est l'autre qui sera dans la soupe en février.

Jardin, maison, argent du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.