Psychologie · Le journal

Ni sudoku ni mots croisés : le passe-temps que les neurologues recommandent à la retraite

Des millions de retraités remplissent chaque matin une grille en pensant protéger leur mémoire. Les travaux menés sur le vieillissement du cerveau racontent une histoire plus nuancée : ce qui compte n'est pas de résoudre, c'est d'apprendre. Et cela change complètement la liste des passe-temps à privilégier.

Personne à la retraite concentrée sur une activité manuelle qu'elle est en train d'apprendre, dans un atelier lumineux
Ce qui stimule le cerveau vieillissant n'est pas le passe-temps en lui-même, mais la part de nouveauté qu'il impose. Photo : Unsplash.

Le rituel est presque universel : le café, le journal, la grille. Mots croisés pour les uns, sudoku pour les autres, mots fléchés en vacances. Depuis vingt ans, ce geste s'est chargé d'une mission supplémentaire : entretenir la mémoire, repousser le déclin, « faire travailler le cerveau ». L'idée est si répandue qu'elle a fini par ressembler à une évidence médicale.

Elle n'en est pas tout à fait une. Les grilles ne sont ni inutiles ni nocives, loin de là, et plusieurs travaux les associent à de meilleures performances cognitives. Mais quand on regarde de près ce que mesurent ces études, et surtout ce que montrent les rares expériences qui ont testé de vraies activités pendant plusieurs mois, un autre type de passe-temps se détache nettement. Il ne s'agit pas d'un jeu, ni d'une application. Il s'agit d'apprendre quelque chose que l'on ne sait pas faire. Précision utile avant d'aller plus loin : cet article ne remplace pas un avis médical.

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À retenir

  • Les grilles font surtout progresser sur les grilles : les bénéfices des entraînements cognitifs se transfèrent mal à la vie quotidienne.
  • Dans l'expérience la plus parlante sur le sujet, seuls les participants qui apprenaient une compétence réellement nouvelle et exigeante ont amélioré leur mémoire épisodique.
  • La danse est la seule activité physique que la cohorte du Bronx, publiée en 2003 dans le New England Journal of Medicine, a associée à un risque de démence plus faible.
  • Selon la commission du Lancet publiée en 2024, 45 % des cas de démence pourraient théoriquement être évités en agissant sur quatorze facteurs de risque modifiables.

Ce que les grilles font vraiment, et ce qu'elles ne font pas

Commençons par rendre justice au sudoku. L'étude en ligne PROTECT, publiée dans l'International Journal of Geriatric Psychiatry, a suivi plus de 19 000 personnes de 50 à 93 ans et a comparé la fréquence de pratique des jeux de lettres et de chiffres à une batterie de tests cognitifs. Le constat est net : plus les participants jouaient régulièrement, meilleurs étaient leurs scores d'attention, de raisonnement et de mémoire de travail. Sur certains tests, l'écart correspondait à plusieurs années de vieillissement cérébral.

Le problème tient à la nature de ces données. Il s'agit d'une photographie prise à un instant donné, pas d'une expérience. On ne sait pas si les grilles ont préservé le cerveau, ou si les personnes dont le cerveau fonctionnait déjà bien à 70 ans avaient simplement plus de goût pour les grilles. Les deux explications collent parfaitement aux chiffres, et la seconde est loin d'être invraisemblable.

Il y a un second obstacle, plus profond, bien documenté par la littérature sur l'entraînement cognitif : le transfert. S'entraîner à une tâche améliore la performance sur cette tâche, un peu sur les tâches très proches, et presque plus du tout au-delà. Autrement dit, faire mille sudokus fabrique surtout un excellent joueur de sudoku. Le cerveau optimise la stratégie, automatise la reconnaissance des configurations, et cesse assez vite d'être mis en difficulté. Or c'est précisément la difficulté qui l'intéresse.

L'expérience qui a changé la question

En 2014, une équipe de l'université du Texas à Dallas a publié dans Psychological Science les résultats du Synapse Project, l'une des rares expériences à avoir testé de véritables loisirs pendant plusieurs mois. Deux cent vingt et un adultes de 60 à 90 ans ont été répartis au hasard dans six groupes, pour environ quinze heures d'activité par semaine pendant trois mois.

Certains ont appris la photographie numérique, d'autres le quilting, ces techniques d'assemblage de tissus, d'autres les deux. Ces trois conditions avaient un point commun : elles obligeaient à acquérir une compétence inconnue, avec des consignes techniques, des erreurs à corriger et une charge réelle sur la mémoire de travail. En face, deux groupes témoins : un club social qui se réunissait régulièrement pour des activités agréables mais familières, et un groupe qui faisait chez lui des tâches cognitives peu exigeantes, mobilisant des connaissances déjà acquises.

Le résultat a surpris les auteurs eux-mêmes. Seuls les groupes engagés dans un apprentissage difficile ont amélioré leur mémoire épisodique, celle qui permet de retrouver un souvenir précis, avec des modifications observables du fonctionnement cérébral et des effets encore mesurables un an plus tard. Le club social, pourtant chaleureux et régulier, n'a pas produit les mêmes gains cognitifs.

Le cerveau ne se muscle pas quand il réussit. Il se muscle quand il ne sait pas encore faire.

La danse, cas d'école d'un passe-temps complet

Un second résultat, plus ancien, revient systématiquement dans les recommandations. En 2003, l'équipe de Joe Verghese, au collège de médecine Albert Einstein, a publié dans le New England Journal of Medicine le suivi de 469 personnes de plus de 75 ans, sans démence au départ, observées pendant une médiane de 5,1 années. Cent vingt-quatre d'entre elles ont développé une démence.

En croisant les loisirs déclarés et les diagnostics, quatre activités ressortaient comme associées à un risque plus faible : la lecture, les jeux de plateau, la pratique d'un instrument de musique et la danse. Et la danse occupait une place à part, puisqu'elle était la seule activité physique du questionnaire liée à un risque réduit. Chaque point supplémentaire sur le score d'activité cognitive correspondait à un rapport de risque de 0,93.

Ce résultat est observationnel, donc prudent à interpréter. Mais il donne une piste très concrète, car la danse cumule à peu près tout ce que les travaux ultérieurs ont désigné comme utile : un effort physique modéré, une coordination motrice inhabituelle, une mémorisation de séquences, une adaptation en temps réel à un partenaire et à une musique, et un cadre social régulier. Le contraste avec la grille du matin, immobile, solitaire et prévisible, est saisissant.

Les trois ingrédients à réunir

Plutôt que de chercher le loisir miracle, il est plus juste de vérifier qu'une activité coche trois cases.

Comparer les passe-temps, sans les opposer

Passe-temps Ce qu'il sollicite Ce que montrent les travaux
Sudoku, mots croisés, mots fléchés Attention, raisonnement, lexique déjà acquis Associés à de meilleurs scores dans PROTECT, mais données transversales et transfert limité
Danse de couple ou de groupe Mémoire de séquences, coordination, adaptation, vie sociale Seule activité physique associée à un risque de démence réduit dans la cohorte du Bronx
Apprendre un instrument Motricité fine, lecture, mémoire procédurale, écoute Activité associée à un risque réduit dans la même cohorte
Photographie, couture, artisanat appris de zéro Mémoire de travail, résolution de problèmes techniques Gains de mémoire épisodique mesurés dans une expérience randomisée sur trois mois
Langue étrangère commencée à la retraite Mémoire, inhibition, flexibilité mentale Piste sérieuse via la notion de réserve cognitive, preuves encore surtout observationnelles

La bonne lecture de ce tableau n'est pas « arrêtez les grilles ». C'est « n'en faites pas votre seule stratégie ». Rien n'interdit de garder les mots croisés pour le plaisir du matin et d'ajouter, deux fois par semaine, une activité où l'on est franchement mauvais au départ.

Le passe-temps n'est qu'une pièce du puzzle

Il faut situer tout cela à sa juste échelle. La commission du Lancet consacrée à la prévention de la démence, dont la mise à jour a été publiée en juillet 2024, estime que 45 % des cas futurs pourraient théoriquement être évités si l'on supprimait quatorze facteurs de risque modifiables. On y trouve le faible niveau d'éducation, la perte auditive non corrigée, l'hypertension, le tabac, l'obésité, la dépression, l'inactivité physique, le diabète, l'alcool en excès, les traumatismes crâniens, la pollution de l'air, l'isolement social, et deux ajouts de 2024 : le cholestérol LDL élevé en milieu de vie et la baisse de vision non traitée.

Deux entrées de cette liste méritent une mention spéciale pour les retraités, parce qu'elles sont faciles à corriger et souvent négligées : l'audition et la vision. Faire appareiller une surdité débutante ou opérer une cataracte a probablement plus d'effet sur les années à venir que n'importe quel choix de loisir. La stimulation intellectuelle, elle, agit surtout en amont, en construisant ce que les chercheurs appellent la réserve cognitive, cette capacité du cerveau à mobiliser des circuits de secours quand certaines zones se dégradent.

Par où commencer, concrètement

Le meilleur passe-temps reste celui que l'on pratiquera encore dans six mois. Quelques repères simples pour choisir sans se tromper :

Enfin, un mot sur ce que ces travaux ne disent pas. Aucune activité de loisir n'a démontré qu'elle empêchait une maladie neurodégénérative. Ce que la recherche décrit, ce sont des associations, des gains mesurables sur des tests, une trajectoire un peu moins raide. Ce n'est pas un vaccin. C'est déjà beaucoup, et cela a l'immense avantage d'être accessible à tout le monde, sans ordonnance ni matériel.

Alors oui, gardez la grille du matin si elle vous fait plaisir. Mais si vous cherchez le passe-temps qui donne le plus de travail à votre cerveau, la réponse tient en un verbe plutôt qu'en un nom : apprendre. Le contenu importe moins que le fait d'être, à nouveau, un débutant.

Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.

Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.