C'est le genre de détail qui ne figure dans aucun guide d'observation : le soir de l'éclipse, pendant l'éclipse du 12 août, certains observateurs ont passé autant de temps à se gratter qu'à regarder le ciel. Des moustiques, en pleine « nuit » de l'éclipse, à une heure où ils commençaient tout juste leur service. Coïncidence ? Pas seulement. Le phénomène a été consigné noir sur blanc il y a près d'un siècle, lors de l'une des premières grandes enquêtes scientifiques sur le comportement animal pendant une éclipse.
Car les insectes, eux, ne savent pas ce qu'est une éclipse. Ils ne connaissent que deux informations : l'heure de leur horloge interne, et la quantité de lumière ambiante. Quand la seconde se met à mentir, chaque espèce répond à sa manière : les abeilles se posent, les grillons entament leur concert du soir, et les moustiques crépusculaires peuvent se mettre en chasse. Voici ce que disent vraiment les études, et où s'arrêtent les certitudes.
À retenir
- Dès l'éclipse du 31 août 1932, une grande enquête américaine rapportait des moustiques surgissant et piquant les observateurs pendant l'obscurité.
- Une étude publiée en 2018 a montré que les abeilles cessent quasi totalement de voler pendant la totalité : sur 16 micros, un seul bourdonnement enregistré.
- Beaucoup de moustiques sont crépusculaires : leur pic d'activité est déclenché par la baisse de lumière, ce qui rend leur sortie pendant une éclipse plausible, mais encore peu étudiée en tant que telle.
1932 : l'éclipse qui a fait sortir les moustiques
Retour au 31 août 1932. Une éclipse totale traverse le nord-est de l'Amérique, du Canada au Maine, en passant par le New Hampshire et le Vermont. La Boston Society of Natural History saisit l'occasion pour lancer ce qu'elle présente comme la première étude scientifique d'ampleur sur le comportement des animaux pendant une éclipse : un appel à témoignages auprès des naturalistes, des gardes-chasse, des journaux et du grand public. Près de 500 observations sont collectées, puis compilées sous la direction de l'entomologiste William M. Wheeler dans un rapport publié en 1935.
Dans cette moisson, un motif revient avec insistance : à mesure que la lumière tombe, la nature bascule en mode nocturne. Les poules regagnent le poulailler, les grillons stridulent comme à la tombée de la nuit, et surtout, des nuées de moucherons et de moustiques font irruption. Des observateurs racontent avoir été littéralement harcelés pendant l'obscurité, piqûres à l'appui. Presque un siècle plus tard, ces témoignages restent la référence la plus citée sur le sujet, au point que la NASA s'en est servie de point de comparaison pour ses projets de science participative de 2024.
Pourquoi le crépuscule est l'heure de pointe du moustique
Pour comprendre pourquoi une éclipse peut réveiller les moustiques, il faut se pencher sur leur emploi du temps. La plupart des espèces qui nous gâchent les soirées d'été, notamment les genres Culex et Anopheles, sont dites crépusculaires ou nocturnes : elles évitent le plein soleil, qui les déshydrate, et concentrent leur activité de vol et de piqûre autour du coucher du Soleil et des premières heures de la nuit. Le moustique tigre, lui, fait exception : actif le jour, il chasse surtout le matin et en fin d'après-midi.
Ce rythme est piloté par une horloge circadienne interne, réglée par des gènes dont l'activité oscille sur 24 heures, mais il est aussi modulé en direct par la lumière ambiante. Les études de laboratoire le montrent bien : chez le moustique Anopheles gambiae, vecteur du paludisme, une simple impulsion lumineuse pendant la nuit suffit à supprimer temporairement le comportement de piqûre, preuve que la luminosité agit comme un interrupteur à court terme, indépendamment de l'horloge. En sens inverse, une chute rapide de la lumière au moment où l'horloge interne indique déjà « fin de journée » peut avancer le signal du départ en chasse. Une éclipse en soirée coche exactement cette case.
Les abeilles, elles, se sont arrêtées net
Si les données manquent encore côté moustiques, un autre insecte a eu droit à sa grande étude d'éclipse : l'abeille. Le 21 août 2017, lors de l'éclipse totale américaine, la biologiste Candace Galen, de l'université du Missouri, a orchestré avec des écoles et des bénévoles un dispositif d'écoute inédit : 16 micros dissimulés dans des parterres de fleurs en Oregon, dans l'Idaho et dans le Missouri, pour enregistrer les bourdonnements avant, pendant et après la totalité.
Les résultats, publiés en octobre 2018 dans la revue Annals of the Entomological Society of America, ont surpris les chercheurs eux-mêmes. Pendant les phases partielles, les abeilles ont continué de voler presque normalement. Mais à l'instant de la totalité, silence quasi complet : sur l'ensemble des enregistrements, un seul bourdonnement a été capté. Les abeilles ne se sont pas affolées : elles se sont posées, comme elles le font à la nuit tombée, et l'équipe s'attendait à un ralentissement progressif, pas à un arrêt aussi net. Un bel exemple de comportement déclenché par la lumière plus que par l'horloge.
Un moustique ne se demande pas quelle heure il est : il se demande combien il fait sombre. Pendant une éclipse, ces deux questions n'ont plus la même réponse.
Grillons et criquets : le concert de la fausse nuit
Autre témoin sonore des éclipses : les grillons. Les observateurs de 1932 les décrivaient entonnant leur stridulation « comme à la tombée de la nuit » dès que l'obscurité s'installait. Et ce n'est plus seulement une anecdote : le projet Eclipse Soundscapes, financé par la NASA, a précisément voulu vérifier ce vieux constat lors de l'éclipse annulaire d'octobre 2023 puis de l'éclipse totale du 8 avril 2024. Des milliers de volontaires ont déployé de petits enregistreurs autonomes, des AudioMoth, et les données de 273 sites validés ont été analysées.
Verdict des premières restitutions : à l'approche de la totalité, plusieurs sites ont bien capté des grillons démarrant leur chant crépusculaire en plein après-midi, en écho direct aux observations de 1932. L'analyse complète de ce corpus, près de 25 téraoctets d'audio, fait l'objet d'une publication scientifique en cours de soumission. Voilà comment une intuition de naturalistes des années 30 devient, un siècle plus tard, un jeu de données ouvert que n'importe quel chercheur pourra réexaminer.
Et le 12 août 2026, alors ?
Venons-en à le soir de l'éclipse. Si vous avez été piqué pendant l'éclipse en France, l'honnêteté oblige à poser une question qui fâche : était-ce vraiment l'éclipse ? Chez nous, elle était partielle, autour de 90 à 99 % selon les régions, et elle s'est produite en toute fin de journée, à une heure où le Soleil était déjà bas et où les moustiques crépusculaires commençaient de toute façon leur service. Un 12 août au soir, près d'un point d'eau, vous vous seriez probablement fait piquer éclipse ou pas.
C'est toute la difficulté scientifique du sujet, et la raison pour laquelle les chercheurs restent prudents : contrairement aux abeilles de 2017 ou aux grillons de 2024, les moustiques n'ont pas encore eu droit à leur étude d'éclipse dédiée, avec protocole et groupes de comparaison. Ce dont on est sûr : leur activité est déclenchée par la baisse de lumière, et les témoignages historiques de 1932 décrivent leur irruption pendant la totalité. Ce qui reste à démontrer proprement : l'ampleur exacte de l'effet lors d'une éclipse partielle en début de soirée, où le signal lumineux se superpose au vrai crépuscule. En attendant, votre anecdote de piqûre d'le soir de l'éclipse est plausible, mais elle ne constitue pas une preuve : en science comme en photographie d'éclipse, il faut se méfier des coïncidences bien cadrées.
Ce que la science en retient
| Insecte | Comportement observé pendant l'éclipse | Source datée |
|---|---|---|
| Moustiques et moucherons | Irruption et piqûres pendant l'obscurité, selon des témoignages convergents | Enquête de la Boston Society of Natural History, éclipse du 31 août 1932, publiée en 1935 |
| Abeilles | Arrêt quasi total du vol à la totalité, un seul bourdonnement sur 16 micros | Galen et al., Annals of the Entomological Society of America, 2018 (éclipse de 2017) |
| Grillons | Chant crépusculaire déclenché à l'approche de la totalité | 1932, confirmé par le projet Eclipse Soundscapes de la NASA (2023-2024, 273 sites analysés) |
La leçon commune à ces trois dossiers tient en une phrase : pour la petite faune, la lumière n'est pas un décor, c'est une consigne. Quelques minutes d'obscurité suffisent à déclencher des programmes entiers, se poser, chanter, chasser, qui d'ordinaire attendent le soir. Et l'éclipse, en cela, est une expérience naturelle irremplaçable : le seul moyen d'éteindre le Soleil sans toucher ni à l'heure, ni à la température de départ, ni à rien d'autre.
La prochaine occasion de vérifier tout cela à grande échelle est déjà au calendrier : le 2 août 2027, une éclipse totale traversera le sud de l'Espagne et l'Afrique du Nord. Si vous y êtes, ouvrez l'œil, tendez l'oreille aux grillons, et prévoyez peut-être une chemise à manches longues. On n'est jamais trop prudent avec les lecteurs assidus de la lumière.
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