Laurier · Le journal

Couronne de laurier : comment ce symbole de victoire a fini dans nos plats depuis 2 000 ans

C'est la même plante qui ceignait le front de César et qui parfume votre pot-au-feu. Entre les deux : une nymphe changée en arbre, des triomphes romains, un mot que tous les lycéens de France prononcent sans le savoir, et des poètes couronnés au Capitole. Récit d'une trajectoire unique dans l'histoire des plantes.

Buste antique en pierre
Dans la statuaire antique, la couronne de laurier distingue les vainqueurs, les empereurs et les poètes. Photo : Unsplash.

Faites l'expérience : ouvrez votre placard à épices, sortez une feuille de laurier, et regardez-la deux secondes. Vous tenez entre les doigts l'un des symboles les plus chargés de l'histoire occidentale. Cette feuille a couronné des généraux romains, donné son nom au baccalauréat, décoré des poètes, inspiré des expressions que vous employez encore, et fini, presque par accident, dans la daube du dimanche. Aucune autre plante de nos cuisines ne peut en dire autant.

Comment passe-t-on du front des héros au fond de la cocotte ? L'histoire mérite d'être racontée dans l'ordre, car chaque étape a laissé une trace, dans la langue française comme dans nos assiettes.

À retenir

  • Le laurier devient sacré avec le mythe d'Apollon et Daphné : la nymphe, changée en laurier, fait de l'arbre l'emblème du dieu et de ses victoires.
  • À Rome, la couronne de laurier récompense les généraux triomphants, avant de devenir un attribut du pouvoir impérial.
  • Les mots « lauréat » (du latin laureatus, couronné de laurier) et « baccalauréat » (rapproché de bacca lauri, la baie de laurier) portent encore ce symbole.
  • La bascule vers la cuisine tient à sa nature : Laurus nobilis est un aromate méditerranéen puissant, utilisé aussi dans les plats depuis l'Antiquité.

Tout commence par une histoire d'amour ratée : Apollon et Daphné

Pour les Grecs, le laurier n'est pas une plante comme les autres : c'est le corps d'une nymphe. Le mythe, dont la version la plus célèbre figure dans les Métamorphoses d'Ovide, raconte qu'Apollon, piqué par une flèche d'Éros, poursuit de ses ardeurs la nymphe Daphné, qui n'en veut pas. Épuisée par la course, elle supplie son père, un dieu-fleuve, de la sauver : il la transforme en laurier (daphné, en grec, désigne précisément cet arbre). Apollon, inconsolable, fait alors du laurier son arbre sacré et décide d'en porter le feuillage pour toujours.

Ce mythe fondateur a des conséquences très concrètes. À Delphes, sanctuaire d'Apollon, la Pythie mâche ou brûle du laurier avant de rendre ses oracles, et les vainqueurs des jeux pythiques, l'un des quatre grands concours panhelléniques, reçoivent une couronne de laurier, quand Olympie décerne l'olivier. Le laurier devient ainsi la récompense des excellences apolliniennes : la musique, la poésie, la prophétie, le dépassement de soi. L'idée qui traversera les millénaires est née : ceindre de laurier, c'est désigner le meilleur.

Rome : la couronne des triomphateurs

Les Romains reprennent le symbole et lui donnent sa charge politique. Lors du triomphe, cette cérémonie grandiose accordée aux généraux victorieux, le triomphateur défile sur son char à travers la ville, le front ceint de laurier, tandis qu'un esclave lui murmure, selon la tradition, de se souvenir qu'il n'est qu'un homme. Les licteurs ornent leurs faisceaux de laurier, les dépêches annonçant une victoire arrivent entourées de feuilles de laurier : la plante devient littéralement le langage officiel de la victoire.

Jules César obtient du Sénat le droit de porter la couronne de laurier en permanence, privilège dont Suétone note malicieusement qu'il l'enchantait aussi parce qu'il dissimulait sa calvitie. Après lui, le laurier s'installe dans l'iconographie du pouvoir : sur les bustes et les monnaies, les empereurs se font représenter couronnés de laurier, façon de dire que leur autorité repose sur la victoire. Les anciens prêtaient d'ailleurs à l'arbre d'autres vertus protectrices : Pline l'Ancien rapporte la croyance selon laquelle la foudre ne frappe jamais le laurier, superstition qui traversera les campagnes européennes jusqu'à l'époque moderne.

Le laurier a réussi ce que peu de symboles réussissent : survivre à la civilisation qui l'avait consacré, en changeant d'habits à chaque époque.

Le laurier caché dans le mot « baccalauréat »

Passons à la trace la plus étonnante, celle que des centaines de milliers de lycéens prononcent chaque année sans la voir. Le mot « baccalauréat » vient du latin médiéval baccalaureatus, dérivé de baccalaureus, qui désignait l'étudiant du premier grade universitaire. Or ce baccalaureus est, d'après les dictionnaires étymologiques, une altération savante de baccalarius, un mot de bas latin qui désignait à l'origine... un jeune homme, un aspirant, voire le tenancier d'une petite exploitation rurale, et qui a aussi donné « bachelier ».

Pourquoi cette déformation ? Parce que les universités médiévales, nourries de culture classique, ont trouvé élégant de rapprocher baccalarius de bacca lauri (ou bacca laurea), « la baie de laurier », et de laureatus, « couronné de laurier ». Le jeune diplômé devenait ainsi, par jeu de mots érudit, celui qui mérite la couronne de baies de laurier des victorieux antiques. L'étymologie du « bac » est donc une coquetterie de lettrés du Moyen Âge : un hommage volontaire à la couronne romaine, greffé sur un mot qui, à l'origine, n'avait rien à voir. Quant au mot « lauréat », lui, descend en ligne directe et sans détour du latin laureatus, « orné de laurier ». Chaque « lauréat du prix Nobel » est, littéralement, un couronné de laurier. Et celui qui s'endort sur ses succès « se repose sur ses lauriers » depuis le dix-septième siècle au moins.

Pétrarque et les poètes lauréats

Le laurier d'Apollon, dieu des poètes, devait logiquement revenir à la poésie. C'est chose faite à la Renaissance naissante : le 8 avril 1341, l'humaniste italien Pétrarque, amoureux transi d'une Laure dont le nom même semblait prédestiné, reçoit solennellement la couronne de laurier au Capitole de Rome, renouant avec la tradition antique. L'événement fait date : il consacre l'idée que le génie littéraire mérite les honneurs autrefois réservés aux conquérants.

L'idée fera école. L'Angleterre institutionnalise son « Poet Laureate », poète officiel de la Couronne, charge créée formellement au dix-septième siècle avec John Dryden et toujours vivante aujourd'hui, tandis que les États-Unis nomment leur propre poète lauréat. Les académies, les conservatoires et les concours du monde entier distribuent depuis des « lauriers » à leurs premiers prix. La couronne végétale a disparu des cérémonies, le mot est resté partout.

Du front des héros à la cocotte : la bascule culinaire

Et la cuisine, dans tout ça ? La vérité oblige à corriger légèrement notre titre : le laurier n'a pas « fini » dans nos plats après avoir été un symbole, il a toujours été les deux à la fois. Les cuisiniers de l'Antiquité l'utilisaient déjà comme aromate : le corpus de recettes romaines attribué à Apicius fait appel au laurier, feuilles et baies, dans les sauces et les plats mijotés. La plante sacrée poussait partout autour de la Méditerranée, sentait merveilleusement bon, et se conservait sèche : elle avait tout pour s'imposer dans les cuisines, pendant que ses rameaux paradaient dans les cérémonies.

Ce qui a changé avec les siècles, c'est l'équilibre entre les deux usages. À mesure que triomphes et couronnements sortaient des mœurs, l'usage culinaire devenait dominant, jusqu'à faire oublier l'autre. Le français en garde la mémoire dans le nom même de la plante : on dit « laurier-sauce » pour distinguer le vrai laurier, Laurus nobilis, le « noble », des faux lauriers d'ornement comme le laurier-rose ou le laurier-cerise, qui n'ont ni sa parenté botanique ni sa comestibilité. Le pilier du bouquet garni, compagnon du thym dans toutes les cuissons longues de la cuisine française, est donc l'unique héritier comestible d'un arbre divin.

Le laurier dans la culture populaire : il est partout

Une fois qu'on a l'œil, on voit des couronnes de laurier partout. Dans la bande dessinée, avec Les Lauriers de César, où Astérix et Obélix partent voler la couronne du dictateur pour un pari de beau-frère. Sur les emblèmes officiels : des rameaux encadrent les blasons et les drapeaux de nombreux pays, et l'emblème des Nations unies enserre le globe dans une couronne végétale de ce type, symbole de paix héritée de la victoire. Sur les médailles sportives et les logos d'universités, de fédérations, de marques automobiles ou de festivals de cinéma, dont les récompenses s'affichent entre deux branches de laurier stylisées. Jusque dans nos claviers : l'emoji « double rameau » qui décore les publications de célébration descend en droite ligne du triomphe romain.

Alors, la prochaine fois que vous glisserez une feuille dans le bouillon, ayez une pensée pour Daphné, pour César et pour Pétrarque. Deux mille ans d'histoire, et le symbole n'a rien perdu de sa saveur : il faut croire que certaines victoires se mijotent.

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Portrait de Julien Jimenez

L'auteur

Julien Jimenez

Éditeur de ce site, Julien Jimenez travaille dans le SEO et les médias en ligne depuis 2009. Créateur de NextLevel.link, il écrit ici sur la psychologie du quotidien, l'argent et les questions que tout le monde se pose.