Demandez autour de vous ce qu'est une bonne personne, et vous obtiendrez des réponses touchantes et parfaitement inutilisables : quelqu'un de gentil, quelqu'un qui a bon cœur, quelqu'un qui ne ferait pas de mal à une mouche. Le problème de ces définitions est qu'elles décrivent une impression, et que l'impression se trompe souvent. Beaucoup de gens chaleureux ne bougent pas quand il faut bouger ; beaucoup de gens réservés le font sans en parler.
La recherche en psychologie sociale a passé quarante ans à essayer de trancher, en s'intéressant non aux déclarations mais aux comportements réels : qui aide, dans quelles conditions, à quel prix pour lui-même. De ce corpus émergent quatre traits assez stables. Aucun ne correspond à l'image d'Épinal de la personne gentille, et c'est justement ce qui les rend intéressants.
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- La recherche distingue nettement l'empathie tournée vers l'autre et la détresse personnelle, qui pousse surtout à fuir la situation.
- Le trait de personnalité qui prédit le mieux la coopération spontanée s'appelle l'honnêteté-humilité dans le modèle HEXACO.
- Chez ceux qui aident au prix d'un vrai sacrifice, le cercle des personnes qui comptent ne s'arrête pas aux proches.
- La quatrième qualité est la moins glamour : se sentir personnellement responsable, même quand d'autres témoins sont présents.
Comment la recherche s'y prend pour mesurer la bonté
Le principal obstacle est évident : tout le monde se déclare serviable. Les chercheurs ont donc contourné les questionnaires de trois manières. En laboratoire d'abord, avec des situations construites où l'on peut aider ou s'esquiver sans être jugé. Sur le terrain ensuite, en étudiant des personnes qui ont réellement pris des risques, comme celles qui ont caché des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Et plus récemment par l'imagerie cérébrale, en comparant le fonctionnement du cerveau de personnes ayant accompli un acte altruiste extrême à celui de volontaires ordinaires.
Ces trois approches ne mesurent pas la même chose, et c'est précisément ce qui rend leurs convergences crédibles. Quatre qualités ressortent des trois à la fois.
Qualité n° 1 : une empathie tournée vers l'autre, pas vers soi
C'est la distinction la plus importante et la plus contre-intuitive du domaine. Le psychologue américain C. Daniel Batson a consacré une grande partie de sa carrière à séparer deux réactions que le langage courant confond sous le mot empathie. D'un côté, la sollicitude empathique, un état orienté vers autrui, qui consiste à se soucier du sort de l'autre pour lui. De l'autre, la détresse personnelle, un malaise orienté vers soi, provoqué par le spectacle de la souffrance.
Les deux ressemblent à de la compassion vue de l'extérieur, mais elles ne produisent pas du tout les mêmes comportements. Dans la série d'expériences qui a fondé son hypothèse dite empathie-altruisme, à partir du début des années 1980, Batson a montré que les personnes en détresse personnelle aident surtout lorsqu'il leur est difficile de partir, parce qu'aider est alors le moyen le plus rapide de faire cesser leur propre inconfort. Lorsqu'une porte de sortie est disponible, elles la prennent. Les personnes en sollicitude empathique, elles, aident dans les deux cas.
Le marqueur concret, dans la vie ordinaire, est facile à repérer : la personne qui ressent une empathie orientée vers l'autre pose des questions sur la situation, tandis que celle qui est en détresse parle de ce que ça lui fait à elle, change de sujet, ou trouve rapidement une raison de s'éloigner.
Qualité n° 2 : l'honnêteté-humilité, quand personne ne regarde
Le deuxième trait vient de la psychologie de la personnalité. Le modèle HEXACO, développé par Michael Ashton et Kibeom Lee, ajoute aux cinq grands facteurs classiques une sixième dimension appelée honnêteté-humilité. Elle décrit la tendance à être équitable et sincère avec les autres, y compris quand on pourrait les exploiter sans risquer la moindre représaille.
La précision compte. Beaucoup de comportements corrects s'expliquent par la peur des conséquences, la réputation ou la réciprocité attendue. L'honnêteté-humilité désigne ce qui reste quand ces incitations disparaissent. Dans le cadre théorique du modèle, elle correspond à la coopération active, celle qu'on engage de soi-même, tandis que l'agréabilité relève plutôt de la coopération réactive, c'est-à-dire de la capacité à ne pas rendre coup pour coup. Les deux sont utiles, elles ne se confondent pas.
Dans les faits, cela ressemble à peu de chose : rendre la monnaie rendue en trop, signaler une erreur de facturation en sa faveur, ne pas profiter d'une information dont l'autre ne dispose pas. Rien d'héroïque, et c'est bien l'idée. La bonté se mesure surtout dans les situations où tricher ne coûterait rien.
La question n'est pas de savoir comment quelqu'un se comporte quand on l'observe, mais ce qu'il fait quand rien ne l'y oblige.
Qualité n° 3 : un cercle moral qui ne s'arrête pas aux proches
Presque tout le monde aide ses enfants, ses parents, ses amis. Ce qui différencie les personnes réellement altruistes, c'est la vitesse à laquelle leur générosité décroît à mesure que la distance sociale augmente. Les chercheurs appellent ce phénomène l'escompte social : nous accordons beaucoup à ceux qui nous sont proches, et de moins en moins vite à mesure qu'on s'éloigne du cercle intime.
Les travaux menés par la neuroscientifique Abigail Marsh sur ce qu'elle appelle les altruistes extraordinaires, des personnes ayant donné un rein à un inconnu, ont montré que cette courbe est nettement plus plate chez eux. Ils se montrent beaucoup moins sensibles à la distance sociale que la moyenne. Ses recherches publiées en 2014 ont par ailleurs décrit chez ces donneurs une amygdale de plus grande taille et une réactivité accrue aux expressions de peur sur le visage d'autrui, soit le profil exactement inverse de celui observé chez les personnes présentant des traits psychopathiques. Des travaux plus récents, publiés en 2023, ajoutent un point important : rien n'indique que ces altruistes surmontent un égoïsme initial par un effort de volonté. Leur évaluation du bien-être d'un inconnu semble simplement différente au départ.
On retrouve la même caractéristique dans une enquête historique de référence. Dans The Altruistic Personality, publié en 1988, Samuel et Pearl Oliner ont interrogé plus de sept cents personnes en Europe, celles qui avaient sauvé des Juifs pendant la guerre et celles qui n'avaient rien fait. Le trait qui séparait le mieux les deux groupes n'était ni le courage déclaré ni les opinions politiques, mais un sentiment d'obligation morale étendu à des inconnus, ainsi qu'un passé de relations amicales avec des gens différents d'eux par la classe sociale ou la religion.
Qualité n° 4 : un sens de la responsabilité qui résiste au nombre
La quatrième qualité est la moins séduisante et sans doute la plus décisive : penser que c'est à soi de faire quelque chose. Les expériences classiques de John Darley et Bibb Latané, à partir de 1968, ont établi que la probabilité qu'un individu intervienne diminue lorsque d'autres témoins sont présents. Le mécanisme, appelé diffusion de la responsabilité, ne suppose aucune méchanceté : chacun attend que quelqu'un de plus qualifié, de plus proche ou de plus concerné s'en charge.
Les personnes qui aident réellement sautent cette étape. Elles ne se demandent pas si quelqu'un d'autre va s'en occuper. Cette bascule se lit dans les entretiens menés auprès des sauveteurs de la période nazie, dont beaucoup ont raconté avoir agi parce qu'on le leur avait demandé directement, ce qui supprime l'ambiguïté sur l'identité de celui qui doit répondre.
La leçon pratique est symétrique et vaut pour tout le monde : si vous avez besoin d'aide dans une situation d'urgence, ne vous adressez jamais au groupe, mais à une personne précise, désignée par un vêtement ou une position. Et si c'est vous le témoin, la même règle s'applique à l'envers, en vous considérant comme désigné par défaut.
Les quatre qualités en un tableau
| Qualité | Ce que la recherche en dit | Ce que ça donne au quotidien |
|---|---|---|
| Empathie tournée vers l'autre | Travaux de C. Daniel Batson : la sollicitude empathique conduit à aider même quand il serait facile de partir | Pose des questions sur votre situation au lieu de ramener la conversation à la sienne |
| Honnêteté-humilité | Sixième dimension du modèle HEXACO d'Ashton et Lee, associée à la coopération spontanée | Se comporte de la même façon avec un serveur, un supérieur et un inconnu de passage |
| Cercle moral élargi | Escompte social plus faible chez les donneurs de rein à un inconnu, sentiment d'obligation étendu chez les sauveteurs étudiés par les Oliner | Aide aussi ceux dont il ne reverra jamais le visage, sans attendre de retour |
| Responsabilité personnelle | Effet témoin décrit par Darley et Latané : la présence d'autres personnes dilue la responsabilité perçue | Fait le premier pas au lieu d'attendre que quelqu'un s'en charge |
Ce que ces quatre qualités ne sont pas
Il faut lever un contresens fréquent. Aucune de ces qualités n'implique de se sacrifier en permanence, de ne jamais dire non ou de ne jamais se mettre en colère. La docilité et la difficulté à poser des limites ne figurent nulle part dans ces travaux, et elles sont même souvent le symptôme d'autre chose : la peur du conflit ou le besoin d'être apprécié.
- Bonté n'est pas effacement. Refuser une demande abusive n'entame en rien les quatre traits décrits ici.
- Bonté n'est pas chaleur permanente. Des personnes peu démonstratives comptent parmi les plus fiables quand la situation devient sérieuse.
- Bonté n'est pas naïveté. L'honnêteté-humilité désigne le refus d'exploiter les autres, pas l'incapacité à voir qu'on est en train de vous exploiter.
- Bonté n'est pas discours. C'est la variable la plus facile à afficher, et la moins prédictive du comportement réel.
Dernière remarque, et elle est encourageante : trois de ces quatre qualités sont largement des habitudes. On peut apprendre à poser des questions plutôt qu'à parler de soi, à se considérer comme désigné par défaut dans une situation ambiguë, à élargir volontairement le cercle des gens dont le sort nous concerne. Le reste suit assez souvent.
Une bonne personne, au sens où l'entendent ces travaux, n'est donc pas celle qui vous met à l'aise le plus vite. C'est celle qui se soucie de vous plutôt que de son propre malaise, qui reste correcte sans public, qui vous aiderait même sans vous connaître, et qui n'attend pas qu'un autre s'en charge. Précision pour finir : ce texte relève de la psychologie du quotidien et ne remplace pas un avis médical.
Santé, argent, psychologie du quotidien : ce journal explore les questions que tout le monde se pose. Pour savoir qui l'écrit, direction ma page auteur.
